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Actualité des « religions civiles »

parBenoit VERMANDER, s.j., professeur à l'université Fudan (Shanghai)

Articles de la revue France Forum

Le contrat social devient contrat religieux.

Les nations se cherchent aujourd’hui un socle qui justifierait et célébrerait le « vivre ensemble » de leurs membres. Il peut se construire en partie sur un projet partagé, une vision commune du futur, l’espoir de construire une société plus juste et fraternelle. Mais il s’appuie aussi, et peut-être d’abord, sur le passé : souvenirs partagés, rituels rassembleurs… Bien des penseurs et des leaders politiques vont plus loin : des souvenirs communs ne suffisent pas ; il faut des convictions semblables, une éthique partagée, voire une « foi » qui fasse de la nation une communauté inspirée. En d’autres termes, l’Etat devrait aussi se faire un peu église…

En France aussi, pareilles idées refont jour. Les discours et les pratiques civiques y sont moins marqués que ce n’est le cas en Chine, en Inde (deux pays qui reconstruisent délibérément une religiosité nationale), voire aux Etats-Unis. Mais la France a bien une place privilégiée dans ce débat parce que c’est chez elle – chez Jean-Jacques Rousseau – que s’est inventé et chargé de sens le terme de « religion civile » et que ce dernier a joué un rôle considérable durant la Révolution française. Les débats sur ce thème, un temps étouffés, ont ressurgi vers les débuts de la IIIe République.

Dans le livre IV, chapitre 8 du Contrat social, Rousseau esquisse les dogmes que la puissance publique peut et devrait imposer parce qu’ils sont, selon lui, indispensables à la sociabilité : existence d’une divinité qui pourvoit à la vie à venir ; sainteté du contrat et des lois ; bannissement de l’intolérance. Et quand il discute des formes d’interaction entre formes politiques et religieuses dans l’histoire, Rousseau en distingue trois : la religion du prêtre, qui divise le pouvoir entre clercs et gouvernants, est à proscrire absolument, parce que « tout ce qui rompt l’unité sociale ne vaut rien » ; la religion de l’homme est celle du christianisme pur : chacun y reconnaît l’autre comme frère parce que fils d’un même père ; elle est « sainte, sublime, véritable » et, en même temps, il n’est « rien de plus contraire à l’esprit social », rien qui détache plus le coeur des hommes de l’Etat. La description de la religion du citoyen emprunte à celle de la religion romaine comprise comme culte civil. « Faisant de la patrie l’objet de l’adoration des citoyens », elle combine une utilité sociale maximale avec une nocivité morale qui en fait condamner l’usage, parce qu’elle encourage crédulité et superstition. En outre, la religion du citoyen risque de nuire au peuple lui-même en cela qu’elle le rend belliqueux au point de mettre en péril sa sécurité.

Peu de textes dans l’histoire moderne eurent autant d’impact. Mais ce qu’on oublie souvent, c’est que l’esquisse tentée par Rousseau d’une religion civile a minima n’est probablement pour lui qu’un pis-aller, une concession peut-être : une fois écartée la religion du prêtre, quel modèle choisir ? Si la religion de l’homme est « sublime et vraie », elle ne semble pas à même d’attacher les croyants à la cité. Et la même cité pourra-t-elle vraiment subsister sans l’armature plus ferme offerte par la religion du citoyen, dont on vient pourtant de décrire les limites et les dangers ? Les dernières pages du chapitre sont donc probablement l’indice d’une perplexité irrésolue.

Néanmoins, l’essai de Rousseau renouvela l’idée que tout ensemble social avait nécessairement une dimension religieuse ; elle fonda, dès l’époque révolutionnaire, des tentatives d’instaurer dogmes et cultes civils nouveaux et, par un mouvement naturel des choses, le tout petit nombre de dogmes proposés par Rousseau fut amené à s’accroître, car tout gouvernant, tout mouvement de pensée était enclin à trouver tel article de foi additionnel, telle cérémonie « indispensable » à la cohésion communautaire. Rousseau est donc bien le fondateur du concept de « religion civile », lequel continue à interroger les régimes et les nations modernes sur leur fondement dernier. Mais, paradoxalement, c’est aussi chez lui qu’on trouve la critique la plus radicale quant aux dangers de la religion civile et à la possibilité même d’en instaurer une.

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