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L’Asie centrale, un espace géopolitique de première importance

parYves POZZO DI BORGO, président de l'institut Jean Lecanuet, conseiller de Paris

Articles de la revue France Forum

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Il me revient la lourde tâche de clôturer cette conférence organisée par l’institut Jean Lecanuet en partenariat avec le groupe d’amitié France-Asie centrale du Sénat, l’association Sogdiane, le cercle Kondratieff et la revue France Forum.

Elle est le fruit d’un an et demi de réflexion. Je remercie tous les intervenants pour la grande qualité des débats. Je suis heureux de constater que cette région méconnue a mobilisé un public nombreux. Je remercie également Jean Guellec et Mathieu Boulègue d’avoir initié le projet, le président du Sénat et les questeurs pour le soutien qu’ils nous ont apporté et l’ancien président du groupe d’amitié, André Dulait : leur appui nous a été précieux pour l’organisation de cette rencontre. Je remercie enfin l’équipe de l’institut Jean Lecanuet et Christian Makarian qui a brillamment animé la rencontre.

Il y a un peu plus de quatre heures, nous sommes toutes et tous arrivés avec à l’esprit la question de l’intitulé de notre conférence : l’Asie centrale est-elle une région stratégique d’avenir ? Je crois, à présent, que la réponse ne fait plus guère de doute chez aucun d’entre nous.

Nous l’avons vu au travers des différentes interventions : tout se conjugue pour faire de l’Asie centrale un espace géopolitique de première importance au cours des prochaines décennies : sa situation géographique entre, au nord, le monde russe et, à l’est, le monde chinois, sans oublier, au sud, l’Iran et le Moyen-Orient ; une géographie de l’immensité, mais aussi d’incroyables ressources énergétiques et naturelles qui peuvent en faire le grenier à croissance du monde ; et enfin, dernier atout évident, l’histoire de cet espace, ses peuples, si dynamiques – j’ai pu le constater –, et ce trait d’union culturel qu’il représente entre l’islam, la pensée occidentale et l’Extrême-Orient…

Au terme de cette conférence, la question n’est donc plus de savoir si l’Asie centrale est une région stratégique d’avenir, mais plutôt quelle forme prendra cet avenir.

En filigrane des interventions de nos invités, mais aussi à travers ma propre expérience de l’Eurasie, je retiens trois interrogations importantes.

Premièrement, le futur de l’Asie centrale sera-t-il maîtrisé par ses populations elles-mêmes ou, au contraire, sera-t-il dicté, voire préempté, par d’autres puissances, voisines ou plus éloignées ? Le passé ne plaide pas forcément pour l’avenir, reconnaissons-le. Dans les années 1960/1970, certains s’en souviennent sans doute, on parlait de l’Asie centrale comme du « milieu des empires », tant son histoire avait été marquée par les conquêtes, par les invasions successives des grandes civilisations voisines. Les enjeux d’aujourd’hui restent considérables ; les convoitises ne manquent pas, nous l’avons bien vu aujourd’hui concernant l’énergie.

La deuxième question à laquelle je souhaiterais voir apporter une réponse positive est la suivante : les peuples d’Asie centrale sauront-ils faire preuve de cohésion et de solidarité pour prendre en main leur avenir et s’approprier leurs destins ? Ou, au contraire, seront-ils affaiblis par les divisions que plusieurs de nos invités ont, à juste titre, soulignées ? Face aux innombrables pressions, pas forcément amicales, face à toutes ces manifestations empressées d’intérêt, l’union de ces cinq États pourrait en faire la force. Cependant, rien n’est écrit pour l’avenir, des incertitudes persistent.

Troisièmement, le futur de l’Asie centrale reposera-t-il sur des gouvernances de plus en plus démocratiques ou, au contraire, sur les pratiques actuelles plus ou moins héritées du passé ? Sur des gouvernances et des modes de relations sociales issues d’un mélange de nomadisme et de sédentarité assez étrangères à nos canons habituels ? Et, dans ce dernier cas – autrement dit, si un certain conservatisme l’emporte–, comment réagiront les populations, je pense notamment aux nouvelles générations, plus individualistes ? Nous restons avec des interrogations sur ce point précis, mais aussi, bien entendu, avec des espoirs.

Voici trois questions, à mon avis, essentielles, mais il y en a d’autres évidemment. Je pense, par exemple, à la question de la laïcité ou à celles qui peuvent se poser autour du dépassement de l’économie de rente par ces pays et leur recherche d’une croissance durable, ou encore à celle de la succession des leaders actuels, en place depuis les indépendances. Sur avec des hypothèses, mais aussi avec des inconnues. Ces pays sont aussi les terres d’un islam modéré et souhaitent se réunir pour discuter du problème du califat.

Avec cette conférence, notre objectif était aussi, plus modestement, à la fois de faire connaître mais aussi de faire aimer cette région encore trop méconnue et parfois dénigrée, comme c’est souvent le cas de ce que l’on ne connaît pas. Il est vrai que cette Asie centrale, ni les géographes, ni les historiens, ni les politologues n’en donnent la même définition. Cela ne clarifie pas la situation ! Notre vision est désormais plus précise.

Cette conférence est venue à point nommé pour dissiper quelques idées reçues. Il est vrai aussi que l’objet étudié est hautement complexe car l’Asie centrale, vous l’avez vu, n’est, en réalité, que différences et diversité.

Nous en avons eu de multiples exemples. Quoi de commun, par exemple, entre les Tadjiks persanophones et les Ouzbeks turcophones ? Quoi de commun entre les 30 millions d’habitants du puissant Ouzbékistan et les 5 millions du petit Tadjikistan ? Quoi de commun entre le nord du Kirghizistan, à majorité russophone et industriel, et le sud, traditionnel et pauvre ?

Cette diversité, c’est aussi cela qui rend l’avenir de cet espace à la fois si certain et si imprédictible. Pour ma part, en tout cas, je considère cette diversité et ce brassage comme une richesse identitaire et même comme une vraie force pour l’avenir de ces États. Cependant, je sais que rien n’est acquis et que cette diversité peut facilement devenir source de crispation et donc de faiblesse.

Enfin, nous retenons de plusieurs interventions que la France et les Européens devenaient très actifs en Eurasie. Il est évident que nous y avons un potentiel de développement et de coopération fort, ce qui passe d’abord par la compréhension des peuples d’Asie centrale, de leurs cultures et de leurs attentes. C’était aussi un des objectifs de cette conférence que de contribuer à faire naître ces coopérations, et je crois que nous l’avons atteint.

L’institut Jean Lecanuet porte la volonté de comprendre le monde et de dialoguer bien au-delà de notre hexagone. À travers cette conférence, nous sommes restés fidèles à ces valeurs et à cet objectif. 

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