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L'avenir du centrisme

parJoseph FONTANET, Fondateur de la revue France Forum

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La question portant sur l’avenir du centrisme doit, me semble-t-il, se décomposer en trois interrogations successives :

1) La simplification de la vie politique française tend-elle vers une double polarisation, mettant en cause, à terme, l’existence d’un centre totalement autonome ? 2) Si la réponse à cette première interrogation est affirmative, le centre actuel doit-il aujourd’hui rallier l’un ou l’autre des grands cartels électoraux qui l’encadrent, ou se partager entre les deux ? 3) Si le centre ne peut, à terme, ni être entièrement autonome, ni se diluer dans une gauche qui, d’ailleurs, ne veut pas de lui, est-il condamné à basculer à droite ?

Il ne s’agit point d’un débat académique. La vie politique est un affrontement entre des idées incarnées. […]

La tendance à la bipolarisation de la vie politique française est un fait incontestable depuis quelques années. Mais s’agit-il d’un accident historique ou d’une mutation durable ? Pour certains, le facteur déterminant de cette division en deux cartels principaux a été ce que le général de Gaulle a appelé lui-même son « équation personnelle », rassemblant les uns dans une allégeance de coeur ou d’intérêt et repoussant les autres dans une opposition nécessairement passionnelle. D’après cette première thèse, la situation actuelle, liée à la présence et à l’action d’un homme, passerait avec lui.

Pour les autres, la simplification en profondeur de la vie politique française, si elle a été accélérée et provisoirement déformée par le rôle du général de Gaulle, correspond à une transformation durable, résultant de facteurs psychologiques et sociologiques nouveaux, auxquels correspondent les réformes institutionnelles et électorales réalisées au cours des dernières années. C’est cette correspondance entre les comportements collectifs d’une démocratie de masse dans une société industrielle et les nouveaux mécanismes constitutionnels et modes de scrutin qui rend l’évolution irréversible. D’après cette seconde thèse, des reclassements politiques importants se produiront, certes, après le retrait du général de Gaulle, mais la simplification politique demeurera.

Trancher ce dilemme est capital afin de définir une stratégie pour les hommes du centre. Traditionnellement, en effet, le centre s’est conçu lui-même comme une tierce force contribuant à l’équilibre de la vie politique française en se portant alternativement à droite ou à gauche, de façon à toujours empêcher une prépondérance excessive de l’un ou l’autre extrême. Si la vie politique française devient bipolaire et non plus tripolaire, la place et la vocation des centristes doivent être entièrement redéfinies.

Je crois, pour ma part, à la seconde thèse parce que le pays veut désormais très profondément que la stabilité et la cohérence du pouvoir soient ancrées dans le suffrage universel, et que, dans la mesure du possible, la majorité sorte directement des urnes toute constituée. C’est pourquoi, je ne crois pas à la suppression de l’élection du président de la République au suffrage universel et au retour à la représentation proportionnelle. Mais il faut alors admettre les conséquences : un régime de type présidentiel, qu’il sera d’ailleurs nécessaire d’aménager pour mieux l’équilibrer dans un sens démocratique ; la priorité donnée dans les affrontements politiques à la conquête de la présidence de la République et à la double coalition à laquelle elle conduit ; la prime donnée aux grandes formations à vocation majoritaire sur les petits partis correspondant à des familles idéologiques de rayonnement restreint.

Dans cette perspective, il faut rejeter les concepts, usuels sous la IVe République, selon lesquels demain la majorité gouvernementale pourrait à nouveau procéder normalement de la jonction, au centre, de groupes, élus au suffrage universel sur des bords opposés, mais apparentés par leur situation médiane et les formulations de leurs programmes. Les alliances conclues devant le pays devront, à terme, être les mêmes que celles conclues au Parlement. Le rôle des hommes du centre, dans ces conditions, ne pourra plus, évidemment, être le même qu’autrefois. Que sera-t-il alors ? […]

Le centre doit-il donc s’accommoder de la bipolarisation actuelle et rallier l’un ou l’autre cartel ? […] Absolument pas […] ; car outre les oppositions sur certaines orientations politiques essentielles qui seraient à elles seules déterminantes, cristalliser les clivages d’aujourd’hui et consolider les méthodes actuelles du pouvoir, serait mortel pour l’avenir même d’un régime démocratique de type présidentiel. En effet, un tel régime pour fonctionner parfaitement suppose que les deux coalitions en compétition pour le pouvoir soient dominées par leurs éléments modérés, et non pas par leurs éléments extrêmes. […]

Troisième interrogation. Dans un système bipolaire, le centre peut-il être encore le centre ? […] L’idéal centriste serait-il voué à la disparition en dehors de certains systèmes contingents d’organisation des pouvoirs et de partage de la représentation politique ? Le défend-on bien en affirmant qu’il ne peut s’exprimer en dehors d’une position qui risque d’être désormais un no man’s land, à l’écart des lignes de forces réelles de la vie politique du pays ?

Pour ma part, je réponds non.

Le centrisme, pour moi, n’est pas l’attachement à une localisation déterminée sur l’échiquier politique. Il se définit essentiellement par une double exigence :
– Faire prévaloir l’esprit et les pratiques d’un véritable dialogue démocratique. Dans un système bipolaire, cette exigence doit être encore plus activement servie que dans un système de partis multiples où le choc des tendances opposées est plus spontanément amorti. Elle doit même s’exprimer par la recherche d’une politique bipartisane dans tous les domaines où l’unité nationale est en cause, ce que les démocrates du centre sont plus à même que quiconque d’obtenir.
– Offrir une voie pour la promotion des libertés démocratiques et du progrès social, face à la fausse libération et à la fausse justice proposées par le communisme.

Or, si l’on considère la société française d’aujourd’hui en oubliant un moment les étiquettes partisanes, les séquelles de querelles idéologiques dépassées, les faux débats nés du gaullisme et voués à disparaître avec lui, que voit-on ?

Deux grands groupes de citoyens actifs se distinguent nettement, déjà au travail dans toutes les cellules de la démocratie de base les uns croient à la valeur du collectivisme et de la centralisation bureaucratique selon les formules en vigueur dans les pays de l’Est ; les autres croient à la supériorité d’une économie à la fois orientée par le Plan et soumise à la stimulation et à la régulation procédant des initiatives privées (individuelles ou collectives). Pourquoi la bipolarisation de demain n’exprimerait-elle pas la compétition entre ces deux équipes d’animateurs, et pourquoi les hommes du centre ne seraientils pas les principaux porte-parole de la seconde ? L’une et l’autre veulent le progrès social et économique. Mais la seconde est plus apte à maîtriser l’économie d’une société industrielle moderne comme la nôtre et à se faire entendre auprès de nos partenaires du Marché commun. Ce sont d’ailleurs ses conceptions qui ont inspiré presque toutes les idées et toutes les réformes neuves de l’après-guerre. Les « pesanteurs » conservatrices menacent-elles plus la seconde que la première ? Mais où est aujourd’hui le pire conservatisme sociologique ? Dans les milieux où se sont levés les jeunes patrons, les jeunes agriculteurs, la nouvelle vague syndicaliste « personnaliste et communautaire », les cadres animateurs de tant de groupes novateurs, ou dans les milieux qui tout en votant à gauche conservent trop souvent vis-à-vis de toute évolution une attitude qualifiée de poujadiste par leurs propres intellectuels ? Le gaullisme a tenté un moment d’exprimer la volonté de rénovation des couches dynamiques du pays qui rejettent la droite attardée aussi bien que les recettes collectivistes. Mais il est en train d’échouer parce que le monolithisme qui est, hélas, dans sa nature, a étouffé toute possibilité réelle de participation de ceux auxquels il faisait appel. Cependant, l’attente née des espoirs de renouveau offerts il y a neuf ans aux Français n’est pas morte. Si la candidature de Jean Lecanuet au premier tour des élections présidentielles a obtenu un tel écho, c’est que, par son style et ses orientations, elle répondait à cette attente. Si l’écho par la suite s’est brouillé, c’est que moins claires ont été les prises de position dès le second tour des présidentielles. Mais l’espoir est tenace au coeur des hommes. Que le centre sache lui-même à nouveau non seulement ce qu’il veut, mais comment il le veut et les Français qui dans leur plus grand nombre croient à la démocratie, à l’Europe, au progrès, se reconnaîtront en lui. 

 

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