NOTE DE LECTURE - PANORAMA

Bon crus de Bourgogne

parJérôme BESNARD

Articles de la revue France Forum

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Enfants perdus de la grande Lotharingie ducale, les écrivains Gérard oberlé et Jean- Claude Pirotte ont laissé une partie de leur âme en Bourgogne où elles se reflètent dans des verres emplis des meilleurs crus de la région. Wallon de naissance et Jurassien d’élection, Jean- Claude Pirotte (1939-2014) nous offre un livre posthume aux accents chardonniens, Le silence : « Ce silence, c’est le silence de la vigne vendangée, celui de l’ombre qui vient. Et d’une lumière d’étoiles mortes dans les rangs dépouillés du fruit qui fermente à l’abri des cuves, et ne révèle rien encore de son stupéfiant pouvoir. »

Ce court texte en prose d’un des grands poètes contemporains de la langue française est une ode au fruit de la vigne et du travail des hommes : « J’aime le vin parce qu’il m’est étrange, parce qu’il m’est familier, parce qu’il est incompréhensible et fabuleux. J’aime le vin parce que je ne peux m’empêcher d’aimer les hommes. » Le silence évoque la dive bouteille à la lumière resplendissante de la Bourgogne de l’enfance et de l’adolescence. Le récit prend place à la fin des années 1950 dans la plaine de la Saône, entre la côte de Nuits et le Revermont. Lorsqu’il pose sa bicyclette, l’auteur découvre les Carnets de Joubert préfacés par Raymond Dumay et le Laboratoire central de Max Jacob. Il sympathise avec des bateliers flamands, amateurs de genièvre, descendus des brumes du Nord par les canaux de la vieille Europe. On ressort bouleversé et séduit par cette évocation pleine de nostalgie sublimée.

Bibliophile et libraire distingué, amateur éclairé de latin et de grec ancien, le Vosgien Gérard Oberlé s’est fixé dans le Morvan d’où il s’est lié épistolairement avec un autre amateur d’excès de bonne chère, Jim Harrison, qui vient de tirer sa révérence. Depuis quinze ans, Oberlé, écrivain à la vocation tardive, nous offre régulièrement des livres remarqués et remarquables dont Retour à Zornhof (2001) et Itinéraires spiritueux (2006). Écrivain voyageur, il nous entraîne, cette fois, en Égypte, en Nouvelle-Calédonie et dans l’Amérique profonde, au détour de trois nouvelles contemporaines surgies des arômes de corton-charlemagne, de grands-echezeaux, de vosne-romanée et autres grands crus. Son héros, Chassignet, est l’homonyme d’un poète oublié du règne de Henri IV, auteur du Mépris de la vie. Tout le talent de Gérard Oberlé réside dans son art éprouvé de camper et d’évoquer avec filouterie des personnages baroques, comme ce banquier métropolitain ayant trouvé refuge dans une tribu canaque. Oberlé nous rappelle que toute création est un moyen d’échapper au temps qui passe : « Les vignerons comme les poètes et les acteurs de cinéma continuent de vivre aussi longtemps qu’on peut boire leurs vins, lire leurs recueils et voir leurs films. » Voici des contes drolatiques qui atteignent sans peine leur but : distraire avec intelligence. 


Jean-Claude Pirotte, Le silence, Stock, 2016 – 13 €
Gérard Oberlé, Bonnes nouvelles de Chassignet, Grasset, 2015 – 17 €

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