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Dans la plaine les baladins...

parBenoit VERMANDER, s.j., professeur à l'université Fudan (Shanghai)

Articles de la revue France Forum

"Viens voir les comédiens, viens voir les musiciens."

Arrivé à Taiwan en 1992, je découvris bien vite le petit temple populaire situé non loin de l’université où je logeais. Il comportait une scène, où l’une des troupes ambulantes qui sillonnaient Taiwan (il en reste encore quelques-unes) donnait parfois un de ces courts opéras qu’on offre aux dieux tutélaires de l’endroit. Une petite foule s’installait confortablement devant la scène. Qui que vous fussiez, vous étiez toujours bienvenu : les dieux sont censés apprécier l’animation, la presse, quand un spectacle leur est offert. J’appris à reconnaître dans ces spectacles de cour de temple un trait récurrent de la religiosité populaire.

J’ai vu tout récemment dans la vitrine d’un libraire un volume intitulé Cent recitations ; il offre des poésies choisies parmi celles que l’on apprenait à l’école. Du coup, les baladins de Taiwan sont revenus à ma mémoire. En effet, à l’école primaire, comme tout un chacun, j’ai appris et récité :

Dans la plaine les baladins / S’eloignent au long des jardins

Le décor était planté : une troupe d’acteurs de cirque ou de théâtre ambulant progressait dans un environnement plutôt hostile. Ces baladins sont un peu voleurs, ils vivent de ce qu’ils trouvent en route, des fruits qui pendent des jardins qu’ils longent.

Ils ont des poids ronds ou carres / Des tambours, des cerceaux dores

Changement de décor : la magie du cirque a transformé les couleurs et l’humeur. Un roulement de tambour et tout est nouveau : heureux baladins avec leurs cerceaux et leurs animaux !

Les spectacles des temples de Taiwan me faisaient revenir aux lèvres ces vers de Apollinaire, que l’enfant de l’école primaire trouvait fascinants, enchanteurs, leur grise mélancolie, puis leur envol soudain. Ils m’évoquaient tout autant Le Capitaine Fracasse. Immergé dans l’étude du chinois, je me sentais parfois comme ce pauvre et jeune gentilhomme qui s’ennuie dans son château… Je me plaisais d’autant plus à entendre le rire des vieux Taiwanais lors de certaines répliques, à regarder les comédiens chanter dans le micro au milieu de décors de carton-pâte. Il m’est arrivé d’aller dans les coulisses et de photographier acteurs et actrices, qui s’y prêtaient complaisamment. Pensant au capitaine Fracasse, j’ai même pensé quelquefois à suivre une troupe ambulante et à apprendre à connaître Taiwan de cette façon, de bourgade en bourgade. Ma première année à Taiwan, j’ai écrit une lettre en ce sens à une troupe – et je n’ai jamais reçu de réponse.

La magie du théâtre ambulant est double. Les comédiens donnent aux endroits où ils s’arrêtent une profondeur nouvelle, grâce à quelques ampoules électriques, quelques instruments de musique et aussi grâce au fait que, d’un seul coup, toute la communauté locale est rassemblée dans une complicité retrouvée. en second lieu, ce sont les comédiens eux-mêmes qui, le temps d’une représentation, se font mystérieux, attirants, acquièrent comme une grandeur qu’ils n’ont pas dans le quotidien. Le théâtre rend magiques tant les acteurs que les spectateurs ! Le voyage autour de Taiwan en leur compagnie serait devenu comme un parcours initiatique. Le rideau se serait ouvert sur un monde transfiguré...

Les baladins nous le révèlent : ce ne sont pas les lieux où nous vivons qui sont mornes et laids, c’est le regard que nous portons sur eux qui cache ou qui découvre leur magie et leur profondeur. Simplement parce que se projetait sur eux un peu de lumière et de musique, les temples et les villages taiwanais devenaient étrangement beaux, la vie quotidienne se faisait épique. La magie est « imaginaire » si l’on veut, mais, en même temps, elle est bien réelle. Il suffit de retrouver le coeur d’un clown pèlerin pour ressentir que la Beauté attend seulement qu’on lui prépare une estrade pour y monter et nous séduire de quelques notes et quelques gestes – et elle n’est pas moins séduisante de se farder comme une actrice sur le retour. Quoi d’étonnant alors que remonte parfois le désir de joindre la troupe des baladins, de manger les fruits cueillis sur la route en faisant rouler un cerceau doré ?

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