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Décentralisation

parNicolas BOUZOU, économiste, président d’Astérès

Articles de la revue France Forum

En 2015, le géographe Christophe Guilly a remporté un grand succès avec son livre La France Périphérique1.

Guilly y explique qu’il existe une France perdante de la mondialisation. Cette France est géographiquement clairement identifiable : il s’agit des petites villes, des villages, des campagnes… C’est dans ces endroits que le vote pour le Front national est le plus fort. Ce constat a été également réalisé dans d’autres pays. Les travaux de Angus Deaton et Anne Case montrent le désespoir de l’Amérique périphérique, celle qui a porté Donald Trump à la présidence. Et le vote pour le Brexit s’est concentré dans ce qu’on pourrait appeler « l’Angleterre périphérique », celle qui ne profite pas de la croissance des métropoles. À Blackpool, ville côtière du nord de l’Angleterre, 67,5 % des votants ont choisi le Brexit.

Depuis le début des années 2000, un phénomène nouveau s’observe, qui renforce la productivité et le pouvoir d’achat des métropoles au détriment des zones périphériques. Ce phénomène inédit résulte de la conjonction de la montée en puissance des pays émergents – qui concurrence l’industrie autrefois présente dans les zones périphériques – et de la spécialisation de pays comme la France dans l’économie de la connaissance. Dans ce contexte, les zones autrefois en fort développement, dont l’enrichissement était le plus rapide – telles que les régions industrielles –, ont perdu leur avantage comparatif au profit des gisements de matière grise. Un recentrage économique s’est opéré des régions agricoles, périurbaines et industrielles vers les métropoles parisienne, lyonnaise, toulousaine, marseillaise… En conséquence, pour la première fois depuis trente ans, les grandes aires urbaines creusent l’écart avec le reste du territoire tant en termes d’emploi que de revenu. C’est là le fondement économique de ce qu’on appelle la « France périphérique ».

De cet éclatement économique, il faut tirer des conséquences institutionnelles. Au fond, la France a besoin d’un nouvel acte de décentralisation qui donne aux territoires des moyens de mener des politiques autonomes. Les politiques locales de revitalisation économique doivent être conduites au niveau local. Elles doivent être pensées en fonction des atouts des territoires et calibrées en fonction de l’ampleur de leurs difficultés. De ce point de vue, c’est la décentralisation qui entretient l’égalité des conditions économiques. Dès 1968, dans son discours du 24 mars à la foire de Lyon, le général de Gaulle avait porté cette analyse visionnaire dont la pertinence est aujourd’hui totale : « L’effort multiséculaire de centralisation, qui lui [la France] fut longtemps nécessaire pour réaliser et maintenir son unité malgré les divergences des provinces qui lui étaient successivement rattachées, ne s’impose plus désormais. Au contraire, ce sont les activités régionales qui apparaissent comme les ressorts de sa puissance économique de demain. […] Tandis que notre unité profonde est, désormais, bien assurée, la transformation qui tend à mieux répartir toutes nos activités sur toutes les terres de notre peuple avive, du même coup, toutes les sources de notre existence. »

Dans le même discours, de Gaulle envisageait l’avenir des régions dans le cadre d’une coopération européenne renforcée. Et dire qu’il a quitté la présidence après avoir perdu un référendum sur ce sujet de la régionalisation…


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1. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion.

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