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Échange avec la salle 3

parSven BISCOP, Professeur, directeur du programme « L'Europe dans le monde » à Egmont-Institut royal des relations internationales , Arnaud DANJEAN, Député européen, membre de la commission des Affaires étrangères du Parlement européen, Christian LEQUESNE, Professeur de science politique à Sciences-Po, Jean-Paul PERRUCHE, Georges-Henri SOUTOU, Professeur émérite d'Histoire contemporaine à l'université de Paris 4-Sorbonne, membre de l'Académie des sciences morales et politiques

Articles de la revue France Forum

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DE LA SALLE. – Ne manque-t-il pas à l’Europe la conscience d’un ennemi commun bien identifié et d’un bien commun à défendre ?

ARNAUD DANJEAN. – Le problème réside dans l’identification de cet adversaire commun. Interroger les 28 pays débouchera sur un grand nombre de réponses différentes sur la hiérarchie de l’adversaire ou de l’ennemi. On peut distinguer schématiquement un flanc sud et un flanc est dont les ennemis respectifs sont la menace islamo-terroriste et la Russie. Cette définition reste très caricaturale, mais elle est souvent débattue comme telle au Parlement européen, mais aussi dans les enceintes intergouvernementales de l’Union.

Le principal obstacle à la définition d’une politique européenne de sécurité et de défense cohérente et efficace, trouvant un prolongement naturel dans les opérations militaires et civiles, est l’hétérogénéité stratégique profonde des pays membres de l’Union européenne. La France est l’un des rares pays qui continuent à promouvoir, au moins dans la rhétorique, la politique européenne de défense. Elle-même n’y croit pas vraiment et ne la pratique guère : ses opérations militaires sont déclenchées avant de demander le soutien des autres pays européens. Cela a été le cas pour le Mali ou la Centrafrique.

La politique européenne de défense connaît un très net recul à l’heure actuelle sur le terrain, mais avant tout dans les capitales et dans les esprits. La crise en Ukraine renforce un réflexe pavlovien atlantiste, mais en aucun cas le désir et l’envie de défense européenne. Cela s’explique par des raisons émotionnelles et historiques très fortes. La France est, en effet, mal placée pour faire la leçon aux pays Baltes ou à la Pologne, qu’elle a abandonnés au moment le plus critique de leur histoire. Sans porter de jugement de valeur, l’émotionnel a pris le pas sur l’impératif d’une défense européenne.

DE LA SALLE. – Quelle est la nationalité de vos collègues députés européens qui travaillent à former la pensée européenne stratégique en matière de défense ?

ARNAUD DANJEAN. – Nous sommes encore loin d’une pensée stratégique européenne. En tout état de cause, la commission des affaires étrangères et la sous-commission défense du Parlement européen sont marquées par une surreprésentation des pays d’Europe centrale et orientale. Ces derniers accordent donc beaucoup d’importance à ces commissions, qu’ils considèrent comme des rouages décisifs dans leur propre processus d’accession à l’Union européenne. Ils sont aussi les pays les moins spontanément favorables à l’expression d’une doctrine européenne autonome.

DE LA SALLE. – La clause de coopération renforcée n’est-elle pas une voie intermédiaire entre l’unanimité à 28 pays et le bilatéralisme pur ?

CHRISTIAN LEQUESNE. – Vous avez raison. Le traité de Lisbonne formalise l’existence d’une coopération renforcée dans le domaine de la sécurité et de la défense sous le nom de « coopération structurée ». Cette faculté de lancer des initiatives à quelques-uns me paraît le seul moyen, dans une Union européenne élargie à 28 membres, d’avancer en matière de sécurité et de défense européennes. La France et l’Allemagne serviraient idéalement de courroie d’entraînement, mais il faut tenir compte de l’asymétrie entre nos deux pays, qui découle largement de nos histoires respectives.

DE LA SALLE. – L’Alliance atlantique reposait sur un pilier américain et un pilier européen, mais ce dernier n’a jamais eu droit à l’existence : la Communauté de défense et l’Union de l’Europe occidentale ont dû être dissoutes. Au jourd’hui, les États-Unis se retirent et se tournent vers l’Asie- Pacifique, laissant un vide sécuritaire en Europe. Pourquoi celle-ci jouerait-elle le rôle de gendarme du monde ? Il faut trouver une nouvelle instance capable de résoudre les crises et empêcher la guerre. Nous étions sans doute plus avancés il y a dix ou vingt ans qu’aujourd’hui. Nous régressons.

GEORGES-HENRI SOUTOU. – L’Onu possède la légitimité politique et juridique nécessaire pour procéder à des opérations ou donner mandat à des groupes de pays. J’ai avancé l’idée d’un siège permanent de l’Union européenne au Conseil de sécurité. L’Allemagne souhaite obtenir un siège permanent, mais des pays comme l’Italie ou le Brésil n’apprécieraient guère qu’elle en reçoive un sans en obtenir un également. Un siège commun de l’Union européenne au Conseil de sécurité est un souhait irréaliste pour le moment, mais résoudrait beaucoup de problèmes ou du moins correspondrait à des problèmes résolus. Un premier pas plus modeste consisterait à ajouter aux délégations britannique et française des représentants du service diplomatique européen, afin d’assurer une forme de concertation. Cette proposition paraît praticable.

SVEN BISCOP. – La Belgique a été très impliquée dans la coopération structurée permanente en matière de défense. Nous avons espéré la mettre en oeuvre sous présidence belge au second semestre 2010, mais nous nous sommes heurtés aux réserves des autres États membres sur son principe même. Nous nous sommes rabattus sur du pooling and sharing. L’application formelle du protocole me paraît désormais exclue : cette coopération ne peut s’exercer qu’en dehors du traité. Pour répondre à la seconde question, je suis agacé de constater que l’Europe ne devient autonome qu’après en avoir reçu l’ordre des États-Unis. Pour autant, l’Europe n’a pas vocation à être le gendarme du monde. Elle doit gérer ses propres dossiers et définir ceux dont elle souhaite s’occuper.

JEAN-PAUL PERRUCHE. – L’espace européen resté libre après l’avancée de l’armée soviétique jusqu’à la ligne Oder-Neisse n’est plus, aujourd’hui, un enjeu stratégique majeur pour les États-Unis. L’engagement américain n’a donc cessé de décliner. Seules deux brigades américaines sont, aujourd’hui, stationnées en Europe. La dépendance de l’Europe aux États-Unis aura donc un prix. Nous devrons être prêts à les appuyer dans la poursuite de leurs intérêts si nous voulons bénéficier en Europe de leur aide. Il s’agit, aujourd’hui, du Moyen-Orient et de la lutte contre Daesh. Ces intérêts seront peut-être différents demain. Si la défense européenne ne devient pas un élément de puissance pour l’Europe, elle sera une preuve d’impuissance. Le modèle d’une défense de l’Europe assurée par l’effort des nations, l’Otan, les États-Unis et, à titre subsidiaire, l’Onu ne satisfait plus aux enjeux et aux risques futurs qui se présentent à nous. Il nous appartient de convaincre nos concitoyens qu’une défense efficace et organisée est indispensable à l’échelle européenne. 

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