NOTE DE LECTURE - PANORAMA

Faut-il laisser vieillir les écrivains ?

parJérôme BESNARD

Articles de la revue France Forum

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Il est heureux de constater que Roger Nimier, l’auteur du Hussard bleu et du Grand d’Espagne, continue de rencontrer une audience auprès d’une fraction du jeune public, un demi-siècle après sa mort prématurée sur l’autoroute de l’Ouest. Cet orphelin parisien issu des beaux quartiers adorait se travestir, ne laissant pas paraître aisément derrière ses masques d’emprunt un vieux fond catholique breton qui ne transparaît jamais tant que dans la tombe à la croix de granit du cimetière marin de Saint-Brieuc où il repose.

Sa correspondance avec Paul Morand, que vient d’éditer son biographe Marc Dambre, nous donne de nombreux exemples de ces facéties qui attendrissaient l’auteur de L’Homme pressé, diplomate de profession qui commit l’erreur politique et intellectuelle de servir jusqu’au bout le régime de Vichy. Nimier n’admirait pas Morand pour ses idées, mais pour son oeuvre protéiforme.

Cette publication épistolaire n’aurait pas vu le jour sans la pugnacité de Bertrand Lacarelle, à qui l’on doit également l’édition des milliers de pages de la correspondance entre Jacques Chardonne et Paul Morand, dont le second tome (qui couvre la période 1961- 1963) vient de paraître. Il y est notamment question de l’accident mortel dont fut victime Nimier. Jacques Chardonne écrit alors à son compère : « Vous perdez votre meilleur lien avec une jeunesse qui vous aime beaucoup, seulement il était tourné vers la mort, vous vers la vie. » Protestant charentais, écrivain préféré de François Mitterrand, Chardonne voyagea en Allemagne à une période où la prudence eût conseillé l’exil intérieur aux écrivains demeurés à Paris. Dans ses lettres à Morand, Nimier nomme Chardonne le « solitaire de Buc-Chalo ». On notera la consonance janséniste de l’appellation. « Buc-Chalo », c’est le nom mystérieux que l’auteur du Bonheur de Barbezieux donnait à son village de La Frette-sur- Seine. Car, si Morand ne cesse de voyager à travers la Suisse, le Maroc, l’Espagne ou le Portugal, Chardonne ne quitte guère les bords de Seine.

Si la correspondance Morand-Nimier, souvent brève, relève du document d’histoire littéraire, celle échangée entre Chardonne et Morand constitue, de par la volonté expresse de ses auteurs, une oeuvre à part entière. ils y règlent leurs comptes avec le milieu littéraire, entre misogynie, homophobie et antisémitisme. Ils ne démordent pas de leur antigaullisme, là où Nimier fut longtemps un défenseur du Général. Les affaires d’Algérie réveillent leurs passions et leurs haines. Étranges destins que ceux de ces trois hommes. Les deux affreux hédonistes mourront octogénaires, dans leurs lits. Nimier, si plein de promesses, provocateur par nostalgie, a failli disparaître derrière son mythe de héros fracassé. il nous reste trois oeuvres denses à redécouvrir d’urgence.

 

Paul Morand-Roger Nimier, Correspondance 1950-1962, Gallimard, 2015 – 34 €

Paul Morand-Jacques Chardonne, Correspondance tome II (1961-1963), Gallimard, 2015 – 46,50 €

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