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La cryptoéconomie : rêve libéral de marchés sans friction

parHélène TIMOSHKIN, économiste

Articles de la revue France Forum

Le bitcoin va-t-il concrétiser le rêve de Friedrich Hayek ?

En 1976, l’économiste britannique d’origine autrichienne et grand théoricien de la monnaie, Friedrich Hayek, publiait un essai destiné à faire date. Dans The Denationalization of Money1, Hayek proposait de privatiser la monnaie pour permettre l’émergence de devises concurrentes sur un même territoire. Une idée inédite pour l’époque, mais dont la logique était simple : si l’on admet que la concurrence est le meilleur mode d’organisation d’une économie, pourquoi n’en irait-il pas de même en matière monétaire ? Conçu à une époque où l’économie britannique souffrait de taux d’inflation à deux chiffres, le système proposé par Hayek visait avant tout une plus grande stabilité de l’économie. Héritier de l’école de pensée autrichienne, l’économiste considérait que les monopoles monétaires du xxe siècle étaient structurellement générateurs d’instabilité, laquelle se matérialisait par une succession de phases d’inflation et de déflation. Pour Hayek, la manipulation des taux d’intérêt et donc des prix par les banques centrales faussait l’ordre concurrentiel des marchés et était, à elle seule, la principale cause des cycles économiques.
 

UNE ÉCONOMIE PLUS STABLE, UN POUVOIR D’ACHAT MIEUX PRÉSERVÉ. Dans le système proposé par Hayek, chaque émetteur gère lui-même sa monnaie, c’est-à-dire la quantité en circulation dont découle sa valeur. Il n’existe pas de banque centrale jouant le rôle de prêteur en dernier ressort et chacune des entités émettrices est susceptible de faire faillite. Cette éventualité conduit les acteurs à limiter les risques en contrôlant la quantité de crédits émis, ce qui a pour conséquence de mieux préserver le pouvoir d’achat de la monnaie et de rendre l’ensemble du système plus résilient.

Le modèle imaginé par Hayek souffre, toutefois, de limites pratiques. Deux méritent d’être citées : la sécurité et la transition vers un système monétaire concurrentiel. Premièrement, pour générer de la confiance dans leurs monnaies, les entités émettrices doivent en assurer la sécurité. Les coûts financiers, règlementaires et juridiques que cela implique risquent de rendre le système inopérant en pratique. De fait, la recherche d’économies d’échelle dans l’activité de « production de confiance » est l’une des justifications de l’existence de monopoles monétaires. Deuxièmement, la transition d’un système monétaire monopolistique vers un système monétaire concurrentiel suppose une législation ex ante supprimant les banques centrales... plutôt difficile à imaginer. Hayek, lui-même conscient de la complexité de l’exercice, déclarait, dans un interview accordé à l’université de Fribourg en 1984 : « Nous ne pouvons pas [retirer la monnaie des mains de l’Etat] violemment ; tout ce que nous pouvons faire, c’est, par quelque moyen indirect et rusé, introduire quelque chose qu’il ne peut pas stopper. »

Depuis Hayek, théoriciens et expérimentateurs de diverses disciplines ont étoffé l’idée d’un système monétaire alternatif jusqu’à ce que, dans le sillage de la crise économique de 2008, un mystérieux Satoshi Nakamoto crée une monnaie électronique sécurisée, transparente, infalsifiable et fonctionnant en réseau sans autorité centrale. Le bitcoin, combinaison ingénieuse de quatre technologies existantes (blockchain, cryptographie, réseau pair-à-pair, mécanisme de consensus), est la première secousse d’un séisme monétaire mondial à venir. Fondé sur un code open source librement reproductible, le bitcoin a donné naissance à un nouvel écosystème de devises numériques concurrentes. Les cryptomonnaies sont la suite logique d’internet : alors que les protocoles TCP/IP ont permis de mettre les machines en réseau et de transférer des données, le protocole bitcoin et ceux qui s’en inspirent permettent de transférer de la valeur en se passant d’intermédiaire, faisant d’internet une gigantesque place de marché numérique. En décentralisant la création et le transfert de la valeur, les cryptomonnaies préfigurent, conformément à ce que pensait Hayek, une économie de marché plus concurrentielle, moins instable et dans laquelle le pouvoir d’achat est mieux préservé et mieux réparti.

Pour le comprendre, projetons-nous dans le temps et imaginons un monde où l’immense majorité des biens et des services sont digitalisés et s’échangent moyennant une multitude de cryptomonnaies qui relèvent de deux catégories principales2. La première comprend un petit nombre de « monnaies universelles », dont le bitcoin, la concurrence ayant permis de sélectionner les plus performantes. Les monnaies universelles servent à réaliser des paiements en transférant une quantité de richesse d’un portefeuille numérique à un autre. La seconde catégorie, dont relève l’essentiel des cryptomonnaies, comprend les devises liées à un service particulier et auquel elles seules donnent accès. Par exemple, une marketplace de type Amazon gérée de manière décentralisée par la communauté d’utilisateurs (grâce à un mécanisme de consensus) et sur laquelle tous les paiements se font de pair-à-pair dans une cryptomonnaie générée par le réseau. Toutes les devises sont aisément convertibles entre elles grâce à un standard commun (le bitcoin).

Au sein de la cryptoéconomie, les activités monétaires (création de monnaie) sont séparées des activités bancaires (de prêt). Alors que chaque nouvel euro est créé par émission de dette, chaque nouveau « cryptojeton » est mis en circulation en contrepartie d’un travail effectué ou d’un service fourni. Dans le cas du bitcoin et d’autres devises qui imitent son fonctionnement, ce travail prend la forme d’une validation des transactions et d’une contribution à la sécurisation du réseau. Bien souvent, la quantité de jetons pouvant circuler est déterminée à l’avance et l’ensemble est distribué lors du lancement du projet (ICO3) aux financeurs et à l’équipe qui en assure le développement. Ainsi, la génération d’une nouvelle monnaie est directement liée à l’activité économique, ce qui limite l’apparition de bulles et de crises4.

La cryptoéconomie est aussi plus stable parce qu’elle préserve dans le temps la valeur des devises et donc le pouvoir d’achat. D’une part, la plupart des cryptomonnaies intègrent dans leur code un mécanisme de rareté : il ne peut y avoir qu’une quantité limitée d’unités en circulation (21 millions pour le bitcoin). D’autre part, les variations du cours des devises numériques sont directement liées à l’utilité du service qu’elles fournissent ou auquel elles donnent accès. Autrement dit, elles s’apprécient si le service est utile (la demande de la devise y donnant accès augmente) et se déprécient s’il ne l’est pas. Anti-inflationnistes par construction, les cryptomonnaies préservent le pouvoir d’achat de ceux qui en détiennent.

Enfin, la cryptoéconomie assure une bien meilleure répartition de la richesse puisque tous les individus disposent d’actifs susceptibles de créer de la valeur et donc de générer un revenu. Ainsi, est-on rémunéré en partageant la puissance de calcul (Golem) ou de stockage (Sia) de son ordinateur, en publiant du contenu sur un média (Steemit), en produisant de l’énergie solaire (Solarcoin), voire simplement en accordant son attention à une publicité (Basic Attention token). Les plates-formes collaboratives et les marketplaces actuelles sur lesquelles les utilisateurs sont parties prenantes de la création de valeur se prêtent bien à une décentralisation tant de leur gouvernance que du mécanisme de transfert de la valeur : un crypto-Uber serait, par exemple, géré par la communauté d’utilisateurs et les transactions s’y feraient de pair-à-pair, sans passer par la plateforme. Et toutes les devises perçues en échange de services rendus sont convertibles aussi bien entre elles qu’en « monnaies universelles » comme le bitcoin, permettant de les échanger instantanément contre d’autres biens et services. Au bout du compte, la diversité des devises, leur hyperliquidité et leur convertibilité immédiate entre elles aboutissent à la généralisation d’une économie de troc dans laquelle la notion même de « monnaie » s’estompe au profit de celle de « pouvoir d’achat ».


LA TECHNOLOGIE AU SERVICE DE L’HUMAIN ET NON L’INVERSE. Naturellement, l’avènement d’une cryptoéconomie de marché pose des défis d’ordre juridique (cadre règlementaire et fiscal), éthique (hypertransparence, le « tout-marchandise ») et, avant tout, technique. La révolution ouverte par le bitcoin n’en est qu’à ses débuts. L’infrastructure numérique qui sous-tend la cryptoéconomie doit encore arriver à maturité et trouver des solutions aux problèmes de montée en échelle (scalabilité) des blockchains et de gouvernance des organisations décentralisées. L’étape d’après suppose la création d’applications rendant la technologie « invisible » à l’utilisateur final et favorisant son adoption massive. Mais la révolution est en cours. Des milliers de développeurs à l’abri du besoin grâce à leurs avoirs en bitcoins consacrent leur temps libre à améliorer la technologie. Le défi de la transition identifié par Hayek trouve une réponse dans la nature décentralisée des cryptomonnaies, qui les rendent résilientes et antifragiles, leur permettant de se développer dans l’adversité.

Au fond, les cryptomonnaies suivent le schéma classique d’une innovation de rupture, analysé par le théoricien de l’innovation Claydon Christensen. La nouvelle proposition de valeur apparaît d’abord à la marge des marchés existants et n’enlève pas de clients aux acteurs établis. De ce fait, ces derniers l’ignorent et la laissent prendre de l’ampleur. Petit à petit, son usage progresse à mesure que les utilisateurs se rendent compte de sa supériorité par rapport aux solutions existantes. À ce moment-là, les nouveaux usages commencent à remplacer les anciens. Parce qu’elle bouleverse les cadres et les pratiques existants, l’innovation soulève un mouvement d’opposition et de rejet de la part des acteurs en place, mais il est déjà trop tard. S’il est une leçon à tirer du passé, c’est qu’il est plus utile d’embrasser l’innovation au lieu de la combattre. Au-delà de l’économie, la combinaison technologique derrière le bitcoin offre la possibilité de construire une société plus libre et plus juste, à condition de la mettre au service de l’humain et non l’inverse.


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1. Pour une vraie concurrence des monnaies, PUF, 2015.
2. Il existe une troisième grande catégorie de cryptomonnaies : les crypto-titres. Les cryptomonnaies relevant de cette catégorie permettent de titriser un actif (une entreprise, une maison) et s’apparentent, dans leur fonctionnement, aux titres financiers que l’on connaît. Leur détention accorde des droits, comme le pouvoir de décision ou la perception de dividendes.
3. Initial Coin Offering.
4. Si le projet financé se révèle être un échec (comme c’est fréquemment le cas), la cryptomonnaie associée disparaît et il y a simplement un transfert de richesse des investisseurs vers les porteurs du projet.

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