By Thijs ter Haar  (originally posted to Flickr as Google Food) [CC BY-SA 2.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0)]

Le Destin de l'Europe. Une sensation de déjà vu de Ivan Krastev

parFrançois LAFOND, conseiller Europe de l'institut Jean Lecanuet, enseignant à Sciences-Po

Articles de la revue France Forum

Depuis quelques années, les livres sur la construction européenne sont rarement d’une grande originalité, à l’exception des Mémoires de dirigeants nationaux, des détails souvent méconnus du fonctionnement des institutions et des anecdotes y étant livrés au lecteur. 

La complexité du processus décisionnel est dès lors illuminée par les décisions prises au jour le jour par ces dirigeants politiques.

Ici, c’est pourtant bien du livre d’un intellectuel européen et non d’un politique dont il s’agit. Le livre de Ivan Krastev, Le destin de l’Europe, mérite d’être lu pour au moins trois raisons.

D’abord, parce que l’auteur, d’origine bulgare, âgé d’une cinquantaine d’années, séjournant très souvent en Autriche, conférencier reconnu et voyageur infatigable, est un des intellectuels d’Europe centrale et orientale les plus connus, astucieux et stimulant pour tous ceux qui cherchent à comprendre l’évolution du continent. Pour une fois que sa réflexion est traduite en français, il est fort à parier qu’il sera à l’avenir plus souvent sollicité dans l’Hexagone.

Ensuite, parce que ce livre, au sous-titre évocateur, Une sensation de déjà vu, offre au lecteur une musique originale et pessimiste, bien que simplificatrice et parfois caricaturale, sur le projet européen passé au prisme des crises les plus récentes, comme celle provoquée par la vague migratoire de 2015-2017, encore à l’œuvre de manière insidieuse. Car c’est un intellectuel de l’Est, qui a connu l’Union soviétique et fait de cette dernière un élément de comparaison. Les mouvements populistes, la mise en place de « démocraties illibérales » et leur rapport à l’UE sont décryptés par Ivan Krastev, avec ce regard de la « Mitteleuropa » trop souvent méconnu à Paris. Par conséquent, l’auteur fait œuvre utile. Enfin, le livre sonne comme un appel pour une vraie réflexion articulée sur le futur de l’Europe, à partir d’une description analytique précise de l’Union, de ses institutions et ses politiques, de ce miracle pacifique qui a été réalisé et de ce qui peut encore être amélioré, en respectant les identités nationales. À condition de proposer une Europe puissante, forme de réponse argumentée aux thèses de Krastev. En effet, on regrettera que le livre parte parfois de postulats faciles, d’un survol factuel ou de parallélismes historiques qui amoindrissent la démonstration recherchée. Un exemple : mettre sur le même plan la fin des Habsbourg, celle de l’Empire soviétique et celle possible de l’Union européenne, notamment à cause de la crise migratoire, c’est oublier que l’Europe n’a pas été constituée par la force, mais par le droit, par des Etats souverains volontaires au service, non pas d’une idéologie, mais d’intérêts bien compris. Deux nuances qui sont loin d’être anecdotiques.


Premier Parallèle, 2017 – 16 € 

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