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Le dialogue : fragile, fluide, tenace...

parBenoit VERMANDER, s.j., professeur à l'université Fudan (Shanghai)

Articles de la revue France Forum

Tout dialogue est essentiellement fragile.

Tout dialogue est essentiellement fragile… Nous savons d’expérience combien l’échange est menacé d’être sans cesse interrompu, même entre amis ou bien en couple. Qu’en est-il alors entre groupes ou civilisations qui s’ignorent ou vivent en défiance ? Et pourtant, fragile, le dialogue est aussi têtu : il a vocation à être repris. Il vit d’être toujours recommencé.  

À l’instar du langage lui-même, le dialogue est marqué par une fragilité essentielle, mais aussi par une ténacité qui lui vient de sa fluidité. il y a un inachèvement de nature de tout dialogue, une ouverture perpétuelle qui le rend apte à être repris, poursuivi, amplifié, distordu au hasard de ses pérégrinations dans l’histoire et le temps. Après tout, c’est aujourd’hui encore que sont continués les Entretiens de Confucius, les dialogues socratiques ou évangéliques, les controverses entre les écoles de pensée. Nous nous nourrissons des échanges qui ont donné naissance à ces textes dialogués, nous nous identifions à l’un ou à l’autre des interlocuteurs, les confrontons à d’autres échanges qui furent ou qui sont poursuivis en d’autres lieux, et nous les reprenons, les poursuivons dans les débats qui sont aujourd’hui les nôtres.

La vulnérabilité du dialogue en permet la continuation parce que le dialogue peut toujours être interrompu et recommencé, négocié en ses règles et transformé en ses expressions. Les dialogues dans lesquels nous sommes engagés sont transformés en continu parce que, justement, l’expérience du dialogue nous transforme nous-mêmes. On pourrait risquer : « Nous dialoguons avec parce que nous habitons avec », parce que des ressources (culturelles naturelles, économiques) doivent être négociées et partagées. L’horizon du dialogue est celui d’une communauté d’habitation. Or, on peut « habiter ensemble » sans appartenir pour autant au même groupe (c’est bien souvent le cas dans notre monde globalisé), une situation dans laquelle le dialogue devient de l’ordre de la nécessité : le dialogue ou la mort. Non, le dialogue n’est pas un luxe : c’est lui seul qui permet l’éclosion et la pérennité d’un « vivre ensemble » entre groupes qui négocient un équilibre sans cesse à rétablir entre solidarité et diversité.

Traduire, apprendre, dialoguer, changer de vue, changer de vie – de style de vie, de style de pensée, de style de langage… C’est bien l’opération dans laquelle nous sommes nous-mêmes engagés jour après jour. Nous ne la vivons pas seulement pour nous-mêmes, mais pour la transformation et le renouvellement des communautés auxquelles nous appartenons. Le monde n’est pas appelé à devenir un seul ensemble indifférencié uni par une langue et une seule, mais un réseau de communautés dont les points de vue, les styles de vie et les langues mêmes sont perpétuellement transformés, renouvelés par les échanges qu’ils nourrissent – transformés par la réciprocité dans l’échange..  

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