©Thomas Hedden/Public Domain

Le dictionnaire du sens interdit - La gloire de l'Histoire

parAndré LE GALL, écrivain

Articles de la revue France Forum

-

LA GLOIRE DE L’HISTOIRE. L’Histoire accorde sa gloire au maître qui lui impose sa loi. L’Histoire n’est pas très regardante. Elle se donne à qui la prend. Il lui advient de couronner des princes dont les noms ne se prononcent qu’avec crainte et tremblement, mais qui, un jour de leur temps, ont incarné la victoire sur l’ennemi. Hitler revenant de sa visite quasi clandestine à Paris aux aurores d’un jour de juin 1940, puis, ayant quitté la France, traversant l’Allemagne, début juillet, porté de gare en gare par le torrent des ovations où se mêlent la stupeur de la victoire, l’infinie reconnaissance pour la guerre évitée parce que déjà gagnée, et puis l’arrivée à Berlin, la foule comme une houle brassée sans fin par les spasmes du bonheur commun et, au milieu de la foule, un personnage concentré, sanglé dans son uniforme, le visage figé dans une expression de joie contenue, esquissant de la main droite un geste court, comme retenu, une expression, un geste de bureaucrate un jour de remise des récompenses : pour le soldat vaincu de 1918, pour le héros nietzschéen en charge des dieux germaniques, c’est le rendez-vous éphémère avec la gloire historique.

Juin 1945, défilé de la victoire sur la place Rouge à Moscou. Les masses militaires compactes, martelant le pavé de leurs bottes, se succèdent sous l’oeil du maître debout derrière le muret de béton qui délimite la tribune où se pressent les dignitaires du régime selon un ordre qui exprime la hiérarchie du pouvoir. Et voici, les soldats victorieux surgissant sur l’écran au rythme d’un ballet guerrier, jetant à terre les insignes et les étendards pris à l’ennemi, voici les drapeaux et les emblèmes à croix gammée qui prétendaient surplomber l’avenir du monde, jonchant le sol. Scènes d’Histoire : non sans quelque sinistre grandeur, elles disent la puissance du vainqueur, sa domination. L’Histoire n’est pas très regardante. Les foules innombrables de la Révolution culturelle brandissant le Petit Livre rouge sous le regard de Mao, c’est la multitude exaltant sa propre servitude. Mais il arrive aussi que la rencontre d’un homme et d’un peuple exprime la plénitude historique de l’instant vécu : Charles de Gaulle descendant les Champs-Élysées le 26 août 1944, environné par des centaines de milliers d’hommes et de femmes venus là pour célébrer leur libération, venus là pour ovationner ce haut personnage que son képi fait paraître encore plus grand qu’il ne l’est et dont la présence, à elle seule, témoigne que la chape de plomb qui pesait sur la ville a réellement disparu, qu’il ne s’agit pas d’une illusion collective, mais bien d’un définitif renversement de la puissance.

30 janvier 1965, Sir Winston Churchill, s’avance lentement dans Londres en deuil, au milieu d’un ample déploiement militaire avec une garde d’honneur à la démarche souveraine, solennelle, hiératique, le cercueil enveloppé dans le drapeau britannique, le char mortuaire tiré par des chevaux qui agitent la tête comme s’ils voulaient marquer la dimension de l’événement et puis la reine, les dignitaires de la couronne, les hiérarques de l’empire défunt, quinze chefs d’État, trente chefs de gouvernement et, tout au long du parcours, le peuple assemblé dans le silence et le chagrin saluant la dépouille du combattant de 1940, le vaisseau funèbre remontant la Tamise, toutes les grues du port s’inclinant en hommage au disparu, le canon qui tonne et, surgissant dans le ciel comme au temps de la bataille d’Angleterre, une escadrille de la Royal Air Force : l’Histoire n’est pas très regardante, mais il arrive tout de même qu’elle nous lègue des images qui signifient quelque chose. 

Histoire
Littérature
France
Europe
Défense et conflits