FF 61 - Visuel LE GALL - PANORAMA

Le dictionnaire du sens interdit - Poésie

parAndré LE GALL, écrivain

Articles de la revue France Forum

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POÉSIE. Elle n’est pas un ornement. Elle est une expérience. une révélation. La poésie, c’est quand, à 15 ans, découvrant les mots par lesquels Phèdre avoue sa passion, sa faute, son mal, son malheur, l’âme en reçoit comme une commotion solennelle, comme une participation au mystère douloureux de l’être. Noble et brillant auteur d’une triste famille / Toi, dont ma mère osait se vanter d’être fille / Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois / Soleil, je te viens voir pour la dernière fois… La poésie, c’est ce qui s’accomplit lorsque, soudain, se révèle à Phèdre la présence d’Aricie au coeur de la vie d’Hippolyte : Ah douleur non encore éprouvée ! / à quel nouveau tourment je me suis réservée ! / Tout ce que j’ai souffert, mes craintes, mes transports / La fureur de mes feux, l’horreur de mes remords / Et d’un refus cruel l’insupportable injure / N’était qu’un faible essai du tourment que j’endure. C’est ce qui se vit dans la conscience adolescente lorsque, pour la première fois, le dialogue intemporel qui oppose Phèdre, fille de Minos et de Pasiphaé, à Oenone, sa confidente, jaillit de la page des Morceaux choisis, Oenone : Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ? Ils ne se verront plus. Phèdre : Ils s’aimeront toujours. Poésie : comme une déferlante s’engouffrant dans l’anfractuosité marine lorsque Phèdre, roulée par la vague, fait confidence de ses fureurs et, au milieu de ses fureurs, de quelque chose qui ressemble à une indestructible espérance : Au moment que je parle, ah mortelle pensée ! / Ils bravent la fureur d’une amante insensée […] / Il faut perdre Aricie […] / Que fais-je ? Où ma raison se va-t-elle égarer ? / Moi jalouse ? et Thésée est celui que j’implore ! / Mon époux est vivant, et moi je brûle encore ! […] / Mes crimes désormais ont comblé la mesure / Je respire à la fois l’inceste et l’imposture […] / Misérable ! Et je vis ? […] / J’ai pour aïeul le père et le maître des dieux / Le Ciel, tout l’univers est plein de mes aïeux / Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale / Mais que dis-je ? mon père y tient l’urne fatale / Le sort, dit-on, l’a mise en ses sévères mains / Minos juge aux enfers tous les pâles humains […] / Pardonne. Un dieu cruel a perdu ta famille / Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille. Ayant parcouru les cercles de l’abîme, ayant fait l’expérience du maléfique à l’oeuvre dans le monde et en soi, Phèdre, au nom de l’espèce entière, adresse au Dieu inconnu son ultime invocation, mettant sa suprême espérance en la rémission des péchés. La poésie, c’est quand, écoutant la comédienne murmurer dans le silence du théâtre les dernières paroles de Phèdre : Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage / Le Ciel, et l’époux que ma présence outrage / Et la mort à mes yeux dérobant la clarté / Rend au jour, qu’ils souillaient, toute sa pureté, le spectateur, immobile au sein de cette tristesse majestueuse en quoi consiste, selon Racine, le bonheur de la tragédie, se sent emporté par une émotion qui monte des profondeurs, qui se forme sous l’empire de certains mots, de certaines harmonies, de certaines images, qui emplit l’âme, qui la submerge, qui la comble, qui la libère des misères de la dérision, qui lui donne de participer au mouvement qui rythme la vie, d’accéder à la jubilation pathétique qui en est comme le battement secret. Faire naître cette émotion, cet instant de furtive délectation au sein de l’éphémère, c’est le don du poète.

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