Plage, silence, philosophie, religion, spiritualité

Plages de silence

parBenoit VERMANDER, s.j., professeur à l'université Fudan (Shanghai)

Articles de la revue France Forum

« pour commander, apprendre à obéir ; pour agir, demeurer immobile ; pour parler, savoir se taire. »
Proverbe chinois

J’aime ce terme de « plage » accolé au silence. Rien qu’à l’énoncer j’imagine le silence comme une immense étendue de sable fin bordée par la mer. La mer alors sera, selon qu’on voudra, ou bien le tumulte des bruits que la « plage de silence » refoule pour un temps, ou bien l’écho, le scintillement d’un silence plus profond encore que celui qui règne sur la plage.

L’été est propice au surgissement de plages de silence, qui seront visitées par nous pour quelques heures ou plus longtemps : une plage – une vraie – quand la pollution sonore ne la souille pas ; un bois ; la montagne ; une lecture solitaire que nous pouvons, pour une fois, poursuivre tout à notre content ; le seul fait de fermer téléphone, télévision ou Internet. Le silence qui volette à notre entour peut alors nous conduire vers un autre silence, celui qui loge en notre intérieur.

Mais il existe de nombreuses qualités, de nombreuses intensités dans cette matière évanescente, impalpable, si réelle pourtant, que l’on appelle « le silence ». Nous croyons parfois nous reposer dans le silence. Et pourtant, si nous y prêtons attention, il est comme percé d’un bruit lancinant : celui de l’incessante conversation que nous tenons avec nous-même. Soucis, rancunes, désirs, irritations, projets, que sais-je encore, semblent surgir du plus profond et parasiter ce temps privilégié où plus rien d’extérieur ne nous sollicite. Débarrassés des bruits parasites, nous voici obsédés par le plus obsédant de tous : celui que nous-mêmes nous produisons.

À y réfléchir, rien d’étonnant à ce phénomène. Dans les rares temps de silence que nous nous accordons tout ce qui est d’ordinaire étouffé par le bruit remonte avec violence. C’est bien pourquoi le silence souvent nous angoisse. Il nous faudra l’apprivoiser – ou bien, plutôt, il nous faudra apprivoiser cela qui, dans le silence, remonte du fond de notre puits.

Il est bien des façons d’apprendre à creuser le silence, à passer peu à peu de l’extinction des bruits jusqu’à l’apaisement du for intérieur. Certaines sont toutes simples. La marche est l’un des moyens les plus éprouvés et ceux qui ont fait une expérience de pèlerinage témoignent souvent de la façon dont la lenteur, la régularité et les aspérités de la marche ont peu à peu créé ce rythme qui apaise, ordonne et, parfois, fait taire les pensées. De même, les méthodes de méditation insistent très souvent sur l’attention au souffle, l’entrée dans le mouvement de la respiration, jusqu’à dépasser l’inquiétude et l’agitation provoquées par les états mentaux successifs. Parfois même, il n’est besoin de rien : le silence intérieur nous est soudainement donné sans effort particulier, comme une grâce, comme un sourire, comme une caresse, comme un cadeau qui était là sans que nous le soupçonnions.

Le silence est-il simplement ce luxe attaché à des moments privilégiés, telles les vacances ? Non, il est la source à laquelle nous pouvons puiser même au milieu des rumeurs et des stridences du quotidien. Si nous nous donnons des « plages de silence », c’est justement pour vérifier qu’il nous habite et nous nourrit même lorsque nous en oublions l’existence. Il nous revient de le vivifier, de l’explorer et de le chérir. Et alors, nous le retrouverons, nous y rentrerons au travers des dédales d’un monde qui semble lui accorder si peu de poids, si peu de prix.

Les mois qui viennent risquent d’être occupés, plus encore qu’à l’ordinaire, par la cacophonie des bruits parasites. Sachons nous libérer parfois de l’emprise qu’ils exercent sur nous, pour retrouver, dans le secret, la plage de silence qui continue de poudroyer en deçà des grésillements qui la couvrent. 

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