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À visage découvert...

parBenoit VERMANDER, s.j., professeur à l'université Fudan (Shanghai)

Articles de la revue France Forum

Le visage dit le temps comme l'écorce des arbres.

Rien n’est plus difficile que de regarder vraiment le visage d’un inconnu lorsque les regards peuvent se fixer l’un dans l’autre, que la rencontre peut s’opérer dans le silence. Rien n’est plus difficile que de surmonter notre condition de riche, de touriste, de voyeur et de voyageur lorsque nous rencontrons le visage de quelqu’un qui a connu, toute sa vie, les rigueurs de la nature et de la société, un visage où se sont inscrits le dénuement, la maladie, la faim, la résignation.

Ce sont pourtant ces visages-là qui sont les plus beaux, même si c’est une beauté paradoxale. Dans les rides, dans les yeux, dans la commissure des lèvres se lit toute la grandeur cachée de l’humanité, se lit l’humilité acquise dans les luttes quotidiennes, se lit l’humiliation des défaites quotidiennes – les seules à donner à qui les subit une dignité véritable. Car la souffrance et l’échec nous communiquent dignité, courage et compassion... Dans le sourire édenté d’une vieille femme se lit l’essence de la joie. Dans un regard perdu au loin s’expriment la puissance des rêves et la profondeur de nos attentes. Dans les creux, les rides, les bosses se déploient les houles et les marées du coeur humain.

La photographie peut capturer cela, mais qu’il y a-t-il de plus dangereux que la photographie ? Comment respecter le mystère du visage tout en le photographiant, sinon par une longue, parfois très longue, familiarité avec le sujet de l’image, son plein consentement à ce dévoilement ? L’effort désespéré du peintre ne permet-il pas d’aller plus avant dans la découverte, la confrontation du visage ?

Me revient en mémoire une phrase de Emmanuel Mounier, une phrase lue il y a trente ans, peut-être plus. Mounier rêve de la fin des temps, du nouveau monde qui, parmi nous, germe. Pareil avènement, dit-il, n’est pas à figurer sur le mode du spectaculaire. Simplement, « le pommier aura l’air plus pommier, le chêne plus éternel, et sur chaque visage la grâce des jours uniques deviendra quotidienne ».

C’est une ambition de peintre qui s’exprime ici. Car l’invisible clignote et perce dans la mastication des choses visibles, des choses quotidiennes. Comme à l’aveugle (oui, à l’aveugle), c’est « la grâce des jours uniques » que le pinceau quête toujours dans le tracé de ces visages, ces visages que le trait rend encore plus fragiles, provisoires, fugaces – éternels. Le pinceau quête un frémissement jamais interrompu, sans cesse amplifié, tendu vers toujours ; il le quête dessous les yeux, les os, les chairs ; il quête cela qui anime et subvertit la fragile forteresse du corps. Chaque visage se révèle passage, passage vers l’inconditionné, l’absolue liberté, l’absolue gratuité, chaque visage est le gué que ménagent ses ouvertures. Plus grandes peut-être la pauvreté, l’ingratitude du visage, plus grande la gratitude à voir fleurir sur lui le miracle des jours uniques. Une naissance advient que le pinceau cherche à mimer. Visage à naître, oui, visage toujours à naître pour qu’il accomplisse ce qu’il dit déjà.

Ne pas dissimuler ce qui se joue là : quelque chose meurt sur la feuille, quelque chose meurt en la face, quelque chose nous clôt les yeux, qu’alors se réveille en nos yeux, à nous, toute l’efflorescence du naître. Le visage n’est pas né encore. Bien plutôt, traversant le miroir, il y meurt. Qu’il nous faille encore et toujours le dépeindre nous rappelle que c’est dans le mourir, la décomposition, que le visage en vérité aspire à naître. La toile ou le papier sont ce gouffre blanc au fond duquel adviennent conjointement le naître et le mourir. Il n’est question que d’y plonger. 

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