©Archives des jésuites de France

Teilhard aujourd'hui

parBenoit VERMANDER, s.j., professeur à l'université Fudan (Shanghai)

Articles de la revue France Forum

L'œuvre de Teilhard : le meilleur des GPS dans un monde si compliqué.

C'est le 10 avril 1955, jour de Pâques, que Pierre Teilhard de Chardin mourut à New York. L’année 2015 nous voit donc célébrer le 60e anniversaire de sa mort. En Chine, où il vécut vingt-trois ans (de 1923 à 1946), soixante années correspondent à un cycle calendaire complet. si cette connotation « cyclique » ne résonne pas très bien avec un penseur qui a donné une nouvelle dimension au concept d’évolution, il n’en reste pas moins que, du moment de sa mort jusqu’à aujourd’hui, l’influence de Teilhard a bien traversé tout un cycle.

Sa disparition a permis la publication de ses manuscrits qui jusqu’alors circulaient « sous le manteau ». Dans l’atmosphère du concile Vatican II, la réconciliation entre science et foi que promeut le savant jésuite, sa mystique inspirée qui s’oppose à un cléricalisme tatillon, sa vision d’une humanité réconciliée vont susciter les enthousiasmes et préparer un humanisme pour temps de globalisation. Vers le milieu des années 1970, la pensée de Teilhard va se heurter à un discrédit : trop concordiste, pas assez sensible aux « différences » qui marquent aussi l’humanité, trop naïve en ses enthousiasmes… Dans une troisième phase, c’est l’avènement effectif de la globalisation qui redonne actualité à la pensée de Teilhard, vue alors moins comme un prophétisme scientifique que comme un « optimisme radical » qui nous oblige à penser ce que nous voulons faire de cet univers dans lequel nous ne saurions, désormais, vivre « les uns sans les autres ».

On ne peut comprendre Teilhard qu’en saisissant l’expérience spirituelle qui déclenche et accompagne sa pensée. Comme Blaise Pascal avant lui, le petit garçon Pierre est à la fois passionné par les sciences et hanté par le mystère de la destinée humaine. Il s’affronte au mystère d’un Dieu qu’on lui décrit comme impérissable, immortel, alors qu’il voit toute choseautour de lui changer et dépérir. Il lui faudra trouver un sens au changement pour dépasser l’antagonisme de l’éternel et de l’impermanent.

« Nous devons, dans une certaine mesure, chercher un havre stable. Mais si la Vie nous arrache sans cesse, sans nous laisser nous fixer nulle part, il y a peut-être là un appel et une bénédiction : le Monde n’est compris et sauvé que par ceux qui n’ont pas où reposer leur tête. Personnellement, je demande à Dieu de me faire mourir (au moins métaphoriquement) sur le bord d’une route ! »

Vers 1945, il achève à Pékin son livre majeur : Le Phénomène humain, lequel résume l’essentiel de sa vision :

« L’humanité, après avoir graduellement couvert la Terre d’un tissu vivant lâchement socialisé, est en train de se nouer sur soi à un rythme qui va s’accélérant. “Un univers qui explose” pense-t-on et dit-on couramment aujourd’hui. Mais pourquoi pas alors – et à plus juste titre encore – un univers qui se ramasse et qui se réfléchit psychiquement sur soi-même ? Un Monde en équilibre sur l’instable, parce qu’il est en mouvement. » 

Les dernières années de la vie de Teilhard l’aident à reconnaître que la force de l’Esprit se manifeste, non seulement dans les forces de création, mais aussi dans la façon dont nous apprenons à accepter notre propre « décréation » :

« Mon Dieu, Il m’était doux, au milieu de l’effort, de sentir qu’en me développant moi-même, j’augmentais la prise que Vous avez sur moi […]. Aujourd’hui, mon heure étant venue, faites que je Vous reconnaisse sous les espèces de chaque puissance, étrangère ou ennemie, qui semblera vouloir me détruire ou me supplanter. »

Aujourd’hui, Teilhard nous demeure proche parce qu’il fut aussi cet homme, fragile, qui sut sa destinée intimement liée à l’innombrable foule de ses semblables et qui, dans l’adversité, continua à espérer contre toute espérance. • 

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