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La Chine, continent spirituel

parBenoit VERMANDER, s.j., professeur à l'université Fudan (Shanghai)

Articles de la revue France Forum

L'empire du Milieu, empire de la spiritualité.

Le champ religieux chinois est d’une richesse et d’une diversité dont on peine souvent à appréhender l’étendue. À une époque où l’on s’intéresse surtout à l’impact économique et stratégique que la Chine exerce sur le monde, il importe de rappeler qu’elle possède aussi des ressources spirituelles à partager avec toute l’humanité. Paraboles, historiettes, propos rapportés constituent le matériau où s’enchâssent avec prédilection la sagesse et la religiosité chinoises. Ces histoires se colportent toujours, elles agissent encore secrètement sur l’esprit de qui les entend. De ce fait même, le « fonds religieux » chinois accorde une place de choix à l’acte d’interprétation. Les commentaires confucéens, l’entreprise de traduction du canon bouddhique, l’histoire de la réception de l’enseignement chrétien, les polémiques entre taoïsme, bouddhisme et confucianisme font même de façon privilégiée des religions ayant grandi en terre chinoise des « religions de l’interprétation », relativement peu exposées au risque fondamentaliste.

Durant les deux premiers siècles de notre ère, bouddhisme et taoïsme entreront en concurrence, en même temps qu’ils dialogueront avec un troisième terme, l’enseignement confucéen. Au cours de l’histoire, c’est de fait à une compétition pour leur légitimation par le pouvoir que se livreront les religions chinoises instituées. Mais en même temps, le débat que ces formes religieuses ont noué entre elles détermine le rapport chinois au religieux : un rapport qui concilie acceptation de la différence et nécessité de l’apaisement.

Ces données doivent informer notre compréhension du fait religieux en Chine, aujourd’hui. Il présente à vrai dire des similarités avec la situation désormais observable en occident.

Michel de Certeau a bien vu « les crédibilités, les confiances, les valeurs, les adhésions s’effriter, se dévaluer, se discréditer, émigrer en d’autres lieux […], analysant cette émigration spirituelle comme une révolution culturelle accélérée par la censure qui veut en cacher les effets. [Il a vu] le fait religieux transiter d’un lieu dans un autre en y véhiculant des reliques de croyances religieuses », sans que des objets encore crus témoignent qu’un acte de croire s’y rattache encore. Joseph Moingt, à qui l’on doit ces quelques lignes, a intégré les intuitions de Certeau dans une impitoyable analyse du « couchant des religions », y voyant la chance paradoxale d’un christianisme né après tout « hors religion » : « Nous pouvons nous rappeler la phrase de Barth et de Tillich, disant que la Bible travaille pour Dieu contre la religion ; non pas contre l’appartenance à une religion, mais contre les garanties de salut qu’elles se flattent toutes de procurer à leurs croyants, pour affirmer leur emprise sur eux, au détriment de la confiance qui doit être mise dans la seule grâce de Dieu. […] Jésus n’avait pourtant désobéi ni à l’institution religieuse ni à l’institution politique, mais il revendiquait la liberté de l’homme dans son rapport à Dieu face à l’une et à l’autre. »

Le discours de Certeau et de Moingt1 est parfaitement intelligible pour un Chinois d’aujourd’hui – peut-être même plus immédiatement que ça n’est le cas pour beaucoup d’entre nous. Le paradoxe est que cette relativisation du religieux n’est en rien identifiable à un scepticisme de principe quant à la transcendance que les religions cherchent à exprimer. Ce qui frappe l’observateur, c’est le dynamisme des « trajectoires religieuses » parcourues par les groupes et les individus dans la quête de sens qui est la leur. L’essentiel, pour nous aujourd’hui, c’est que le dialogue entre religions qui a marqué le débat culturel en Chine depuis l’irruption du bouddhisme et du taoïsme a favorisé un sens aigu de l’interprétation et de l’inventivité. Le dialogue interreligieux global auquel la Chine peut aujourd’hui contribuer se développe dans la continuité de celui qui a marqué toute son histoire. La Chine vient à nous en experte bien davantage qu’en apprentie du dialogue interreligieux. En ce domaine, comme en plusieurs autres, nous avons beaucoup à apprendre à nous pencher sur ses ressources et son histoire.  


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1. Résumé proposé par Joseph Moingt (Dieu qui vient à l’homme, II, 2, « Cogitatio fidei », Cerf, 2007, pp. 957-958) des analyses développées par Michel de Certeau (La culture au pluriel, « 10/18 », UGE, 1974). 

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