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Anciennes sagesses, nouveaux défis

parBenoit VERMANDER, s.j., professeur à l'université Fudan (Shanghai)

Articles de la revue France Forum

Il est nécessaire de puiser l’eau à plusieurs sources. 

La résilience de tout système institutionnel, économique ou culturel dépend en grande partie de la « sagesse » dont font preuve ceux qui y vivent et qui le gèrent au quotidien. Loin de constituer un luxe, un ornement moral, la sagesse traite de questions de vie et de mort : dans certains cas, des décisions drastiques peuvent être nécessaires et l’avenir de la communauté dépendra alors de la sagesse de ceux qui sont appelés, par tradition ou nécessité, à décider d’un plan d’action.

La tâche des penseurs qui travaillent à l’intersection de différentes traditions consiste, aujourd’hui, à réinterpréter les ressources culturelles provenant de différentes traditions sapientielles en fonction des problèmes qui façonnent l’avenir de l’humanité. L’interaction entre les traditions grecques, chinoises, indiennes et bibliques – et bien d’autres – donne à chacune d’entre elles un nouveau sens au travers du processus d’interaction et de réinterprétation auquel elles sont soumises. Façonnées et portées par des traditions évolutives, les réponses aux défis que nous affrontons sont stimulées par un processus d’évolution et de maturation constantes. En fin de compte, la sagesse est autant le fruit des décisions, des « croisements » que nous effectuons, que celui des racines auxquelles nous nous référons.

Nous reformulons nos cultures, nos visions du monde et nos croyances grâce aux ressources interprétatives offertes par les autres cultures, visions du monde et croyances – et cette opération se produit simultanément pour tous les participants à l’échange. En même temps, ce remodelage ne conduit pas à la confusion ou au syncrétisme, il définit et parfois affine nos sentiments d’appartenance et nos valeurs fondamentales. Encore que nos identités soient mobiles et modifiables, ce sont toujours des entités discrètes et les solutions à nos défis communs restent locales, différentes en substance. Cependant, façonnées par un processus d’interprétations croisées, ces solutions particulières varieront considérablement de celles suggérées par la compréhension traditionnelle de notre culture et de nos identités.

En 2014, tentant de définir pour l’époque actuelle les domaines et les modalités de l’apostolat intellectuel jésuite, le père Adolfo Nicolás, alors supérieur général de la Compagnie de Jésus, écrivait : « Nos sociétés d’aujourd’hui sont confrontées à des défis radicaux. Que signifie “être humain” aujourd’hui ? Comment vivre la diversité religieuse, spirituelle et confessionnelle, dans des cultures souvent marquées par la sécularisation, par la laïcité ou par l’intégrisme ? Comment les peuples du monde peuvent-ils vivre ensemble dans la justice et dans le respect mutuel ? Comment vivons-nous sur une planète aux ressources naturelles limitées? »

Les questions soulevées ainsi étaient ancrées dans la première d’entre elles : que signifie « être humain » aujourd’hui ? Peu de gens douteront que, de diverses manières, nos traditions sapientielles ont confronté précisément ce sujet. Il est possible de distinguer trois séries de défis qui confèrent ses dimensions spécifiques à cette question lorsqu’elle est posée dans le contexte actuel : « être humain » pose le défi de savoir comment maintenir des relations durables avec les autres formes de vie (végétale et animale) ; « être humain » signifie assurer et entretenir la cohésion des communautés auxquelles nous appartenons ; « être humain » implique de se mesurer aux sciences et aux techniques d’une manière qui profite au bien-être matériel et spirituel de l’humanité comme à celui de l’environnement dans lequel elle vit ; cela implique également de savoir progressivement dégager le code moral qui garantira que ce principe directeur soit respecté.

Il est bien des manières d’aborder et développer pareilles questions. Mais on ne saurait douter de leur pertinence ; et l’on ne saurait douter non plus du fait que toutes les traditions de l’humanité ont voix au chapitre lorsqu’il s’agit de répondre à des questions dont les termes définissent ceux-là mêmes de notre avenir partagé.

 


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1. Lettre à la Compagnie de Jésus sur l’apostolat intellectuel, 2014. 

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