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Pourquoi lire Confucius ?

parBenoit VERMANDER, s.j., professeur à l'université Fudan (Shanghai)

Articles de la revue France Forum

La rencontre du li et du ren, l’alliance parfaite.

Confucius « proscrivait les garnitures mauve ou carmin ; le vermillon et le violet étaient bannis de sa garde-robe ordinaire ». Les Entretiens de Confucius abondent en pareils extraits et, de prime abord, on pourrait se demander pourquoi Jean Lévy a éprouvé le besoin de nous en offrir une nouvelle traduction1, qu’il double (on va y revenir) de celle du court classique de Laozi (le Daodejing ou Livre de la Voie et de la Vertu). Après deux mille quatre cents ans, le sage chinois a-t-il donc autre chose à nous offrir que des conseils vestimentaires ?

Or, en 1972, le philosophe américain Herbert Fingarette entrevoyait déjà ce qui fait de Confucius un contemporain et son intuition n’a pas pris une ride : Confucius, écrivait Fingarette, avait reconnu dans les rituels qui régulent nos interactions la magie du social, celle par laquelle, tout naturellement, la société « marche ». Aujourd’hui encore, la juste façon de serrer la main, de solliciter, de remercier, de rendre la réciproque, c’est cela qui active chacun d’entre nous, qui déclenche la mécanique des échanges. On comprend alors le continuum établi par Confucius entre les politesses les plus quotidiennes (et les conventions vestimentaires en relèvent) et les cérémonies les plus solennelles : les adresses aux ancêtres ou à la divinité poursuivent nos communications de tous les jours, les transposent d’un monde à l’autre.

Pour Confucius, la vie tout entière est un rituel d’où surgit la communauté. L’observance rituelle (le li) a vocation à devenir comme innée, à se manifester spontanément en toute circonstance. Elle accomplit alors ce que Confucius nomme le ren : la vertu d’humanité, l’empathie traduit-on parfois. Celle-ci est ancrée dans la nature humaine, mais doit peu à peu  trouver son expression socialisée, se voir éduquée. La rencontre du li et du ren, c’est l’alliance parfaite du naturel et du culturel. Confucius, interrogé sur le moyen de développer en soi la vertu d’humanité, répond : « Regarde rituellement, écoute rituellement, parle rituellement, agis rituellement. » Ainsi, la pratique rituelle à la fois ordonne et libère. Pareille à l’exécution musicale, son excellence révèle le degré de sincérité et de liberté intérieure de l’interprète.

La vision de Confucius fera l’objet de critiques virulentes à l’intérieur de la tradition chinoise elle-même : fondée sur les distinctions, les particularités, elle attente à l’unité originelle de la Voie, diront les taoïstes ; ce ritualisme pousse aux inégalités et aux dépenses injustifiées, affirmeront les mohistes ; éduquer l’homme par la convention et faire appel à son sens de l’humanité, quel leurre ! soupireront les légistes : seule la peur des châtiments peut assurer l’harmonie sociale. Il n’empêche : la réflexion sur le rite comme vecteur d’humanisation possède une force évocatrice telle que les épigones de Confucius continueront sans cesse à la développer. Jean Lévy voit dans les Entretiens et leur critique taoïste « les deux arbres de la Voie », les deux directions principales entre lesquelles se divisera la pensée chinoise. De fait, les traduire en parallèle éclaire les deux écoles l’une par l’autre, en restitue l’actualité. La « Bibliothèque chinoise » nous a déjà offert près d’une trentaine d’éditions bilingues, vivantes et accessibles, des classiques chinois. Remercions ses initiateurs de faire pour ces textes ce que la « Collection Budé » a accompli, depuis un siècle, pour les classiques latins et grecs : grâce à pareilles entreprises, il nous est désormais loisible d’aller puiser dans des sagesses dont la lecture croisée rafraîchit l’interprétation et la pertinence.

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1. Les deux arbres de la Voie. Le livre de Lao-Tseu. Les Entretiens de Confucius, Les Belles Lettres, « Bibliothèque chinoise », deux volumes, 2018.

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