© François Sureau

Une cure d’altitude mentale

parJérôme BESNARD, essayiste, chargé d’enseignement à l’université Paris Cité

Articles de la revue France Forum

Romancier talentueux, haut fonctionnaire converti en avocat défenseur passionné des libertés publiques (lire ou relire à ce propos son libelle Sans la liberté), François Sureau est devenu, au fil de ces dernières décennies, l’une des grandes consciences catholiques françaises.

À l’heure d’interroger son propre parcours intellectuel, il a choisi la seine comme fil conducteur pour rassembler, sous le titre L’Or du temps, un flot d’innombrables souvenirs et évocations qui, rebond après rebond, en appellent d’autres.

« J’ai toujours habité dans une capitale imaginaire », confie-t-il d’emblée au lecteur qui s’aventure dans cette forêt de références épaisse de 800 pages. Voilà comme ressurgissent, dans les méandres des souvenirs, les ombres des maréchaux Lyautey et Leclerc, du général Mangin, de Chrétien de Troyes, de Henri Ghéon, de Georges Simenon, de Joseph Kessel, mais aussi de Isabelle Adjani, de Jean-François Deniau ou du roi Babar.

François Sureau s’attache particulièrement à l’évocation du drame politico-intellectuel de Port-Royal qui mobilisa les passions françaises lors de la seconde moitié du XVIIe siècle. L’incroyable persécution des jansénistes par ce que l’on est bien obligé de nommer l’arbitraire royal, avec la complicité d’une institution ecclésiale très soumise, frappa aussi bien la communauté de religieuses installée dans ce qui est, aujourd’hui, l’hôpital Cochin que les « solitaires », ces laïcs retirés du monde à Magny-les-Hameaux, dans un agréable vallon situé entre Versailles et Rambouillet. De ce drame surnagent, aux yeux de François sureau, les figures de Blaise Pascal et de l’avocat Antoine Le Maistre de Sacy. Port-Royal est un continent que François sureau ne fait qu’effleurer tout en restituant l’intensité de la querelle.

Quand vient le temps d’aborder la politique, sureau, qui n’est pas loin de penser, avec raison, que le pouvoir est devenu une vaste loterie, ressuscite la figure oubliée de l’aventurier italien Giuseppe Gorani qui intrigua dans la France révolutionnaire avant de se retirer en suisse et celle, à peine moins oubliée, de Armand de La Rouërie, gentilhomme breton engagé au côté des insurgés américains avant de mourir en apprenant la mort de Louis XVI. L’auteur rend un hommage à la grande lucidité du romancier et pamphlétaire Georges Bernanos, « un gaulliste réfractaire au gaullisme même ». Nous sommes, ici, de toute évidence, moralement bien loin des palinodies qu’offre l’actualité française en la matière.

Publier un tel livre de nos jours, prendre le risque d’ériger un tel mémorial, c’est bien se défier des modes. François Sureau élève une protestation parfois hautaine, mais toujours salutaire, face aux injonctions des marchands de sous-culture préfabriquée. Il s’agit, pour lui, d’offrir, en prévision de l’hiver qui vient, une cure d’altitude mentale face à l’indigence des mœurs contemporaines.

François Sureau, L’or du temps, Gallimard,
2020 – 27,50 €

François Sureau, Sans la liberté, Gallimard,
2019 – 3,90 €

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