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L’influence du confinement sur l’exposition de soi en ligne

parTiphaine ZETLAOUI, enseignante-chercheure à l’Université catholique de Lille

Articles de la revue France Forum

Warhol avait raison : chacun son quart d’heure de célébrité.

Les réseaux sociaux prennent une place majeure dans nos vies quotidiennes et a fortiori lors du confinement mis en place par les États à l’échelle mondiale pour faire face à l’épidémie du coronavirus. Durant cette période, la fréquentation des plates-formes sociales comme WhatsApp, Facebook, Twitter, Instagram, Snapchat ou TikTok a augmenté de manière considérable1. Cet état de fait invite à s’interroger sur l’influence que le confinement a eue sur les comportements en ligne en termes de visibilité de soi. A-t-il accentué les dynamiques amorcées depuis quelques années, celles des pratiques d’exposition et de mise en scène de soi ? Quelle est l’incidence du contexte sociétal sur les formes digitales d’extériorisation de soi ? Les nombreuses études produites jusqu’à présent sur les intimités numériques comme celles de Dominique Cardon, Christophe Aguiton, Fabien Granjon ou Julie Denouël font état du lieu privilégié que représentent au sein des sociétés modernes les réseaux sociaux dans le processus de construction identitaire des individus aussi bien sur le plan individuel que collectif. Les réseaux sociaux ont, à ce titre, la particularité de brouiller les frontières entre sphère publique et sphère privée : ils donnent la possibilité aux citoyens de publier, même de manière restreinte, des informations qu’ils gardaient pour eux ou ne partageaient qu’avec des proches avant l’existence de ces dispositifs de sociabilité en ligne. Cette porosité des frontières a été saisie par des chercheurs à travers une grille psycho-sociale d’analyse structurée autour notamment des concepts d’expressivité (Laurence Allard), d’extimité (Serge Tisseron) ou d’extrospection (Valérie Jeanne-Perrier).


L’AMPLIFICATION DES PHÉNOMÈNES DE SPECTACULARISATION. Force est d’observer, pendant le confinement, l’amplification des phénomènes de spectacularisation de sa propre vie. Si, originellement, rappelons-le, ce sont la presse people et les chaînes de télévision via les émissions de téléréalité qui ont été les pionnières en matière d’exhibition de soi, les capacités techniques des plates-formes sociales facilitent, aujourd’hui, l’égo-spectacularisation de son quotidien. La spécificité de la situation repose sur le fait que les médias traditionnels ne pouvant poursuivre leurs programmes habituels ont été largement détrônés par les médias sociaux. Qui plus est, les logiques d’expressivité de soi ont eu de quoi trouver leur place dans cette économie du visible avec un état d’urgence sanitaire qui limitait drastiquement la liberté de se déplacer en obligeant les citoyens à rester chez eux. Ce cadre normatif a constitué la meilleure condition pour qu’apparaisse ce que François Jost appelle le « culte du banal » qu’il associe à la valorisation d’objets du quotidien et d’individus appartenant au monde ordinaire2. Ce repli de soi chez soi a paradoxalement occasionné un mouvement sans précédent d’extériorité et de mise en scène de sa personne à travers une politisation des discussions en ligne et l’augmentation significative de journaux, blogs, vlogs, photos de confinement. Les récits sur soi publiés sur les réseaux sociaux dans le cadre du « restez chez vous » ont marqué en ce sens une rupture historique du fait qu’ils ont été produits en très grande quantité alors que, dans le même temps, les médias classiques se sont atrophiés.


L’EXCLUSIVITÉ PAR LES MÉDIAS SOCIAUX DU SPECTACLE DE SOI. Ce quasi-monopole des réseaux sociaux a reconfiguré la coutumière tendance des sociétés post-modernes à peopliser les gens ordinaires et à banaliser les people. Les qualités techno-réticulaires de fonctionnement des médias sociaux ont, en effet, fait apparaître, de manière certes temporaire mais exacerbée, un espace d’expression collectif sur lequel une masse d’usagers était positionnée sur le même piédestal bien qu’avec des modes de vie et des statuts diamétralement opposés. Pour mettre en scène son quotidien, l’internaute bénéficiait peu ou prou, des mêmes options techniques que les autres membres du réseau. Les people ont alors opéré avec les mêmes conditions ou procédés de spectacularisation que les internautes anonymes ; certains ayant même un savoir-faire moins avancé que les jeunes générations nées avec les nouvelles technologies de communication.

L’auto-mise en ligne de soi pendant le confinement a pris une teinte « techno-unidimensionnelle » pour reprendre l’expression de Herbert Marcuse3 dans la mesure où les détails de la vie quotidienne –  décoration, tenue vestimentaire, attitude, intrusion sonore ou visuelle d’une personne familière – ont pris une importance considérable et parfois même légendaire si l’on s’en tient aux nombreux (bad) buzz qui ont eu lieu à ce titre. Jamais le culte de la banalité n’avait eu une connotation aussi ambivalente. D’un côté, les individus se sont exposés pour assouvir un besoin de catharcis, d’empathie et d’authenticité. De l’autre, ces comportements en ligne ont rapidement suscité indignation, défiance et contestation en raison des disparités sociales qu’elles traduisaient en termes de capital socio-économique. Le hashtag #guillotine2020 qui s’est constitué contre « le confinement romantisé des célébrités » en est l’illustration la plus probante. Lorsque la crise gronde aussi fortement, gravement et universellement, la liberté d’expression se révèle être un enjeu particulièrement sensible. L’auto-censure est alors acclamée.

En définitive, toutes ces données personnelles ont de quoi réjouir les Gafam, plus gagnantes que jamais sur le marché de la médiatimité. La question éthique relevant du devenir à la fois du stockage ultra-massif de ces données personnelles/intimes, de leur exploitation et de leur commercialisation se pose d’autant plus qu’aucun pays n’est à l’abri d’un reconfinement ne serait-ce que partiel.

 


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1. Valentin Cimino, « Avec le confinement, l’augmentation des réseaux sociaux augmente de 61 % », siècledigital.fr, publié le 27 mars 2020. L’auteur s’appuie sur une étude réalisée par le cabinet international d’études en marketing Kantar.
2. François Jost, Le culte du banal. De Duchamp à la télé-réalité, « Sociologie/ethnologie/anthropologie », Éditions CNRS, 2007.
3. Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, « Arguments », Éditions de Minuit, 1968.

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