© Puwasit Inyavileart

De la crainte à l’espérance

parBenoit VERMANDER, s.j., professeur à l'université Fudan (Shanghai)

Articles de la revue France Forum

Soyons tous des jardiniers de la vie.

Guère facile de frayer un chemin à la vie quand, partout, règnent l’incertitude, l’inquiétude, la circonspection, le découragement… Et pourtant, chez certains, les obstacles mêmes semblent éveiller une détermination nouvelle, l’envie de rassembler, de construire, de recommencer… L’épreuve qui « casse les bras » peut aussi faire que les mains s’entrecroisent, révéler des ressources que l’on ignorait posséder…

Il semble que le secret (souvent ignoré d’eux-mêmes) qui anime ceux dont l’épreuve révèle d’un coup la résilience réside en cela que, plus ils attachent de valeur à la vie, moins ils se concentrent sur la leur. La vie, ma vie… La différence est grande. La vie est ce courant que nul ne possède ni ne contrôle. Ma vie, c’est souvent la revendication qui est la mienne d’en accaparer une partie du flux, de construire le barrage qui m’en réservera la propriété. Pour entrer dans la vie, il faut savoir jouer à qui perd gagne : perdre quelque chose de ma vie pour entrer davantage dans la vie.

Il n’est certainement pas suggéré, ici, d’adopter des comportements risqués, ni de plaider l’inconscience ! Dans les circonstances présentes, et au-delà d’elles, se protéger, c’est aussi et peut-être d’abord protéger les autres. Il est question d’une attitude intérieure : celle grâce à laquelle toutes les précautions raisonnables ayant été prises, le devoir d’état assumé, alors une sorte de « légèreté » s’installe en nous : tout ce qu’il fallait faire ayant été fait, il ne s’agit plus de vivre dans la crainte, mais d’accomplir tout ce qui est humainement possible pour reconstruire une façon d’être ensemble qui diffère de celle par laquelle on est insensiblement conduit au désastre. Il y a une façon d’aborder l’épreuve qui, tout naturellement, mène de la peur à l’espérance.

Lorsque la crainte nous visite sans pour autant que nous soyons fasciné, foudroyé par elle, elle libère en nous une question : « À quoi est-ce que je tiens vraiment ? Quel est donc, au plus profond, mon désir ? » Lorsque pareilles questions se creusent en nous, elles entraînent nécessairement une nouvelle hiérarchisation des priorités, une nouvelle façon de considérer l’existence, un décentrement hors de nous-même pour nous porter alors vers ce flux vital dans lequel nous sommes emporté, mais qui ne se réduit pas à notre existence ou à notre bien-être individuel. « Quel est mon désir ? » Cette question, à elle seule, libère des forces, des énergies longtemps insoupçonnées.

Il faut bien que le monde se défasse autour de nous pour que se réveille, plus fort, plus exigeant, le désir de le refaire… Mais pas de le refaire à l’image de ce nid où nous pouvions enfouir la tête. Le désir, une fois éveillé, rencontre d’autres désirs, d’autres façons de vouloir rebâtir les choses. S’il est bien sorti d’une première victoire sur la crainte, notre désir ne s’y réfugiera pas de nouveau. Il saura écouter ce que d’autres rêvent, veulent entreprendre, il saura exprimer aussi les accents propres que nous entendons apporter à l’entreprise commune. Et les rêves, lorsqu’ils se croisent, se font plus forts et plus vivants, ils sont créateurs d’une réalité qui ne répond complètement à aucun d’eux, mais qui invente aussi ce qu’aucun de nos songes, laissé à lui seul, n’aurait osé imaginer.

Nul n’oserait minimiser les destructions, les drames individuels et collectifs, les ruptures, les déchirures du tissu social qui résultent de la pandémie. Mais nul non plus ne doit désespérer des ressources que seules les épreuves savent éveiller. Que notre regard ne s’aveugle pas à rester fixé sur les ruines et que, discernant les pousses qui pointent à l’aurore, nous nous fassions les jardiniers de la vie – la vie qui monte plus fort dans le travers des failles et des décombres.

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