Hommage à Valéry Giscard d'Estaing

parInstitut Jean Lecanuet
9 Décembre 2020
Actualité

Valéry Giscard d’Estaing fut notre ami et notre boussole. Aujourd'hui, nous pleurons tous sa disparition.

Le premier, il comprit que la Constitution de 1958, et notamment son article 7 qui ne conserve que deux candidats au second tour de l’élection présidentielle, ne pouvait tolérer la division des forces centristes. Mais il eut aussi l’intuition très juste qu’un objectif électoral, aussi élevé soit-il, ne serait pas un moteur assez puissant pour rassembler les centristes. Que ce rassemblement devait se faire autour d’idées, de valeurs, de convictions : le libéralisme, la solidarité et l’Europe, bien sûr.  Son élection à la présidence de la République, le 19 mai 1974, concrétisa de la manière la plus parfaite la réussite de cette stratégie.

Ces valeurs sociales, libérales et européennes sont demeurées solidement ancrées chez tous les centristes, même si l’UDF n’a pas survécu  au retrait politique de son fondateur. Seul Giscard avait l’intelligence et la maestria pour retenir dans une même dynamique l’ensemble des courants et ambitions centristes. On s’en aperçut encore le 4 octobre 2016 quand l’institut Jean Lecanuet prit l’initiative de réunir autour de lui l’ensemble des anciens chefs et responsables centristes. Aucun d’eux ne manquait à l’appel alors que beaucoup ne s’étaient pas parlé depuis longtemps. Ils étaient venus pour lui. Pour lui témoigner leur respect, leur admiration et peut-être aussi, avouons-le, pour se faire pardonner de ne pas avoir su garder en vie l’UDF.

Nous étions ensemble, ce soir-là, pour parler de l’Europe. Elle n’allait pas bien et nous avions besoin de notre ancien chef pour continuer à y croire, pour qu’il dise ce qu’il voyait et que nous ne voyions pas. Le silence se fit soudain quand Giscard s’approcha du micro. Le pas était devenu un peu plus lent, mais l’intelligence était intacte. Nous savions que nous vivions un moment historique et qu’à l’évidence il ne se reproduirait plus.

Il ne nous l’a pas dit, mais cela s’imposait comme une évidence : il comptait sur nous pour continuer à porter le projet européen. Nos familles politiques ont fait l’Europe parce que Giscard l’a faite. Le couple franco-allemand, c’est lui. L’euro également. Il aimait la France, il aimait l’Europe. C’est ce magnifique héritage qu’il nous lègue et que nous lui promettons de continuer à faire vivre.

Merci, Monsieur le Président.

Je salue cordialement toutes les personnalités présentes, c’est-à-dire l’ensemble d’entre vous. Vous représentez un échantillon particulièrement brillant et chaleureux du centre de la vie politique française. Comme l’ont montré les grands penseurs de la philosophie politique depuis l’origine, les pays doivent être gouvernés au centre. Il est remarquable que se rassemblent ce soir, au Sénat, tant de talents, d’expérience et de projets.

L’Institut Jean Lecanuet figure parmi les organisateurs de cette manifestation. Beaucoup d’entre vous ont bien connu sa figure tutélaire ; d’autres sont trop jeunes pour cela. Je garde de lui un souvenir chaleureux et fidèle. Je me suis d’ailleurs rendu à Rouen, il y a quelques années, pour une manifestation en son souvenir. Jean Lecanuet était un homme politique qui savait être un ami. Il m’a accompagné dans mon parcours vers la présidence de la République, trajet qu’il connaissait pour l’avoir parcouru lui-même en 1965, quand sa jeunesse et sa fraîcheur avaient séduit une partie importante de l’électorat français. Il faisait partie d’un petit groupe qui comprenait notamment Michel Poniatowski, Michel d’Ornano, Jean-Pierre Abelin, Jean-Jacques Servan-Schreiber et Jean Serisé. J’avais compris cette évidence qu’on ne va pas seul vers la présidence de la République, mais avec un groupe qui partage vos convictions, vous aide de son expérience et vous soutient face aux difficultés.

Jean Lecanuet a été le premier président de l’UDF, créée en 1978, par la réunion de partis politiques antérieurs : les descendants du MRP, ceux des Indépendants et paysans et ceux des radicaux ont découvert qu’ils partageaient, au fond, les mêmes convictions. L’UDF n’est pas née d’un calcul politique ou électoral, mais du constat qu’il était au centre de la vie politique française un nombre de personnes plus grand qu’on ne l’aurait pensé.

Jean Lecanuet était passionnément attaché au projet d’unification de l’Europe. On dit l’Europe en crise. Ceux qui tiennent ce discours sont ceux, parmi les fondateurs, qui ont refusé la monnaie commune ainsi que le milieu financier anglo-saxon, qui ne supporte pas la concurrence que l’euro pourrait faire au dollar. Les citoyens ne critiquent pas l’Europe, mais sont désorientés par la gestion des institutions européennes, à la fois trop compliquée et trop lointaine.

Le projet européen a changé de nature. L’Europe devait être bâtie pour la paix, comme en atteste le texte magnifique de Robert Schuman. Un tel thème méritait un ample rassemblement. Or, la paix n’est plus menacée nulle part : de ce point de vue, l’Europe a accompli sa mission. Mais le monde d’aujourd’hui n’est plus celui de 1945. La population, la répartition des ressources, les taux de croissance ont changé. L’Europe était une zone privilégiée et performante ; elle est aujourd’hui menacée économiquement. 

Le Parlement et la Commission veulent parfois dépasser les bornes que les traités assignent à leur action pour cultiver cette chimère qu’est le gouvernement de l’Europe. Le Brexit en formera bientôt l’illustration. La sortie de l’Union européenne est décrite à l’article 50 du traité de Lisbonne, copie conforme de l’article 59 du projet de constitution européenne. Je le connais bien pour en être l’auteur. Cet article a été introduit en réponse à une campagne de presse et d’opinion menée dans les milieux anglo-saxons, en 2004 et 2005, qui décrivait l’Europe comme une prison : une fois entré dans le système européen, on ne pouvait plus en sortir. 

La communication, grand instrument de destruction de notre société, commence déjà à présenter des interprétations déviantes du traité. Un grand journal du soir prétend ainsi que la négociation peut se poursuivre si elle n’aboutit pas pendant deux ans. La chose est, en réalité, impossible : passé deux ans, la négociation prend fin et le pays quitte l’Union européenne. 

La Commission s’est empressée d’intervenir en nommant un responsable. Or, il ne lui appartient pas de négocier : cette prérogative appartient au Conseil, réunion des chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne. Le Brexit a, en effet, pour objet l’application des traités et non d’une directive ou d’une décision administrative. Or, les traités sont négociés et sont signés par les gouvernements. La Commission peut fournir son expertise, mais les décisions seront prises par le Conseil.

Le Conseil doit donc se préparer à assumer ses responsabilités dans une négociation qui sera très difficile. Les traités ne peuvent être modifiés : nul ne le propose et il n’existe aucune unanimité des 28 membres actuels pour ce faire. Les Britanniques doivent simplement prévoir les modalités de leur sortie, c’est-à-dire la manière dont ils supporteront les conséquences de leur Brexit. Celles-ci seront évidemment largement négatives. La livre sterling a déjà abandonné près de 10 % par rapport à l’euro. Si la baisse de la monnaie favorise les exportations, elle appauvrit les peuples. 

Cette négociation ne me semble pas devoir être menée de façon dure. La presse a prétendu que le Premier Ministre britannique avait tenu un discours « dur ». Elle a simplement annoncé la date de l’échéance, c’est-à-dire le mois de mars. Cette négociation sera difficile, mais doit être exemplaire. L’Europe n’est pas à l’origine de la décision et entend bien que ses règles de fonctionnement soient respectées.
Il est curieux d’entendre un concert de critiques et de frustration sur cette grande réussite historique qu’est l’Europe, issue de deux guerres mondiales, d’affrontements passionnés entre les peuples et de l’extermination de certains d’entre eux. L’Europe est une trajectoire et non un état stationnaire. Elle a pris son départ au lendemain de la guerre par la voix de deux Français : un démocrate-chrétien, Robert Schuman, et un socialiste modéré, Jean Monnet. La modification des traités due au Brexit devra d’ailleurs se faire en français. L’Europe compte, en effet, deux langues de travail, l’anglais et le français. La sortie du Royaume-Uni ne saurait être rédigée dans la langue de ce dernier, mais dans celle du pays qui demeure.

L’Europe créatrice est celle qui regroupe les pays qui veulent avancer ensemble pour devenir une puissance économique et commerciale mondiale, dans un concert des nations dominé par les États-Unis d’Amérique et la Chine et où reculent les puissances nationales, même les plus performantes comme l’est notre amie et partenaire, l’Allemagne fédérale. L’Europe doit compter au nombre des grandes puissances qui prendront les décisions dans vingt ans. Pour ce faire, il faut distinguer, d’une part, la gestion courante des activités commerciales de l’Europe, assurée par la Communauté économique européenne, et, d’autre part, l’Europe qui a vocation à devenir une puissance mondiale.

Il faut avancer en se donnant des objectifs. Or, les voix qui s’expriment dans le débat politique français ne fixent aucun but à la poursuite de l’intégration européenne. Nous sommes loin des conversations que j’avais avec Helmut Schmidt il y a vingt ans, dans lesquelles nous tracions à l’avance un certain nombre d’étapes, dont la création d’une monnaie commune. 

Il faut à la fois un itinéraire et un calendrier. Cet itinéraire, relativement simple, consiste à mettre en commun la fiscalité en s’alignant sur un taux moyen. L’introduction de la TVA en France, que j’ai menée à bien comme ministre des Finances, était une opération bien plus difficile. Il faut ensuite mettre en commun les dettes. La télévision fournit tous les jours la cotation de la dette américaine et dix-huit dettes pour l’Europe. Ces dernières n’ont pas de signification économique et ne peuvent être réellement bien gérées. Il faut parvenir à une dette unique et donc à un Trésor européen. Ce dernier gagnerait à s’installer, non à Bruxelles, mais dans la zone continentale, probablement à Strasbourg, de façon à constituer un tandem Strasbourg-Francfort.

Le détail du budget reste une priorité nationale et, pour ainsi dire, culturelle : il est normal que les populations débattent de la part à affecter à l’éducation, à la santé et aux actions sociales et culturelles. Elles doivent toutefois le faire sous un plafond, comme cela a été voté sous la présidence de Nicolas Sarkozy et repris sous la présidence actuelle de François Hollande. Ces plafonds ne sont pas respectés aujourd’hui. Le prochain président et son équipe devront s’engager dans un réalisme plus conforme à la tradition historique française, c’est-à-dire annoncer qu’ils appliqueront les engagements de la France. 

L’intégration budgétaire, la fiscalité et la dette permettent une solidarité financière. Tous les grands pays assurent, en effet, un équilibre entre régions riches et régions pauvres. Aux Etats-Unis, la fédération prend en charge certains types de dépense, comme le transport et les subventions à l’éducation. Nous devrons déterminer ce qu’en Europe nous considérons comme des éléments de solidarité, faisant l’objet d’un financement commun.

L’Europe a déjà parcouru un demi-siècle durant lequel elle a créé un marché et une monnaie uniques. Vingt ans devraient lui permettre de terminer l’intégration économique et financière. Vingt ans correspondent à quatre mandats présidentiels ou parlementaires. Un être humain peut se projeter dans une telle durée. Tel devrait être l’enjeu essentiel de la prochaine élection présidentielle française. Il ne porte pas sur la répartition, mais sur le rétablissement et l’avancée. La France a davantage besoin d’un homme d’État que d’un président de la République.

Nous sommes aujourd’hui le 4 octobre, anniversaire de la naissance de la Ve République. Beaucoup, ici, ont vécu cet événement. Son fondateur avait souhaité pour elle l’efficacité, l’honnêteté et la préparation de l’avenir. La Ve République, qui s’est écartée de sa voie, doit retrouver son chemin, pour la plus grande satisfaction des Français et pour le rayonnement de la France en Europe et dans le monde.

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