JuergenG, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

L’art public : consommer ou produire ?

parBenoit VERMANDER, s.j., professeur à l'université Fudan (Shanghai)

Articles de la revue France Forum

J'étais invité il y a quelque temps à un forum sur l’art public et la ville organisé par l’une des très nombreuses fondations culturelles que se plaisent à financer les conglomérats chinois aujourd’hui.

J'étais invité il y a quelque temps à un forum sur l’art public et la ville organisé par l’une des très nombreuses fondations culturelles que se plaisent à financer les conglomérats chinois aujourd’hui.

Le forum était révélateur de la manière dont les thématiques liées à « l’art public » ont été récupérées par l’industrie culturelle. Nombre des idées et aspirations liées à cette expression, il est vrai assez vague, étaient associées à l’origine à des revendications de (re)prise en main de l’espace public par les citadins eux-mêmes : art mural et graffitis ou encore expressions culturelles spontanées dans la rue. Mais l’art public est, aujourd’hui, largement réduit à un marché, parmi les autres marchés qui se partagent le champ de la « culture ». Du reste, il en a toujours été ainsi : qu’on pense à l’industrie traditionnelle de commande de statues des « grands hommes » par les autorités étatiques. Aujourd’hui, les communes ou des mécènes décident des œuvres destinées à l’espace public, que les citadins sont parfois invités à sanctionner de leur approbation par des actes aussi anodins que l’allumage de chandelles au moment de leur installation… Marché florissant, sur lequel certains agents culturels se sont bâtis des positions solides.

En Chine plus encore qu’ailleurs, il n’est pas question de faire de l’art public une activité autre que bénigne dans ses expressions. Nulle œuvre ne doit trop choquer, nulle initiative libérer par trop l’imagination. L’art public va nécessairement de haut en bas ; ses expressions ne peuvent qu’être accueillies avec reconnaissance par les citadins qui bénéficient de la munificence des pouvoirs établis ou des mécènes corporate.

Et pourtant… L’art public continue à nécessiter un petit frisson de nouveauté, d’audace, voire d’insolence, sans quoi il est accueilli par une indifférence mêlée de lassitude ou même d’hostilité. Les mécènes se doivent d’être audacieux dans des limites exactement gardées. L’exposition qui accompagnait le forum en question constituait une illustration de la tension qui se fait jour : elle était consacrée à deux excellents artistes brésiliens, Os Gêmeos (les jumeaux) qui, s’ils proviennent bien de la tradition de l’art mural, peignent désormais les avions de la compagnie aérienne nationale ou encore ont conçu une écharpe pour Louis Vuitton. L’exposition elle-même n’était en rien consacrée à leurs projets publics, mais montrait leurs (remarquables) tableaux ou retables réalisés dans une continuité de style avec l’art religieux ou populaire. Tout ici s’était fait « consommable », rassurant.

J’étais le dernier intervenant au forum, et il m’est revenu d’insister sur le fait que « l’art public » en Chine avait une longue histoire en tant que mobilisation de l’espace public par des manifestations festives ou religieuses, accompagnées tant par des performances que par des objets tels chevaux en papier, étendards, palanquins et autres « marqueurs » par quoi l’espace commun était balisé, recevait signification, déployé autrement qu’à l’ordinaire. Le « Rituel » (li) était l’art du quotidien, partagé par tous ; il correspondait à la mobilisation des sens déployés pour mieux vivre les rapports interpersonnels et les revêtir de la beauté par quoi ils se faisaient « sensés ». L’art public n’était pas octroyé et reçu « de haut en bas » : horizontal en son essence, il était produit, performé, bien plutôt que consommé.

Il me fut alors demandé s’il était possible, aujourd’hui, de lutter contre l’appauvrissement du sens et des sens opéré par l’art public tel qu’il est officiellement accepté et promu. Je ne pus qu’esquisser un geste d’impuissance : les rapports de pouvoir et de consommation sont devenus partout dominants à tel point que « l’invention du quotidien » ne saurait plus être qu’un miracle que nul ne peut prévoir ou fomenter.

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