Puma SE, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons

Pour l'amour du jeu

parBenoit VERMANDER, s.j., professeur à l'université Fudan (Shanghai)

Articles de la revue France Forum

En Français –  mais aussi en anglais, en allemand… –, nous jouons aux échecs, au football ou à un jeu vidéo, nous jouons d’un instrument de musique ou encore dans une pièce de théâtre ; nous jouons à nous disputer, à nous aimer.

En Français –  mais aussi en anglais, en allemand… –, nous jouons aux échecs, au football ou à un jeu vidéo, nous jouons d’un instrument de musique ou encore dans une pièce de théâtre ; nous jouons à nous disputer, à nous aimer. Nous ne faisons parfois « que jouer » et, d’autres fois, c’est notre vie que nous jouons…

L’emploi du verbe jouer n’est pas le même dans toutes les langues, il est plus ou moins extensif. Mais le jeu est une catégorie assez générale pour avoir mobilisé l’attention du philosophe Ludwig Wittgenstein lorsqu’il s’est penché sur les propriétés de notre langage ordinaire : « Considère par exemple les processus que nous nommons “jeux”. Je veux dire les jeux de pions, les jeux de cartes, les jeux de balle, les jeux de combat, etc. Qu’ont-ils tous de commun ? Ne dis pas : “Il doit y avoir quelque chose de commun à tous, sans quoi ils ne s’appelleraient pas des jeux” – mais regarde s’il y a quelque chose de commun à tous. Car si tu le fais, tu ne verras rien de commun à tous, mais tu verras des ressemblances, des parentés, et tu en verras toute une série. […] Compare le jeu d’échecs au jeu de moulin. Y a-t-il toujours un vainqueur et un vaincu, ou les joueurs y sont-ils toujours en compétition ? Pense aux jeux de patience. Aux jeux de balle, on gagne ou on perd ; mais quand un enfant lance une balle contre un mur et la rattrape ensuite, ce trait du jeu a disparu. […] Et le résultat de cet examen est que nous voyons un réseau complexe de ressemblances qui se chevauchent et s’entrecroisent. […] Je dirai donc que les jeux “forment une famille”1. »

L’anthropologue Roberte Hamayon a consacré un beau livre au Jouer2. Elle note combien le jeu nécessite un mélange de coopération et de compétition entre ceux qui s’y livrent : « La lutte demande au niveau global une forme de solidarité entre les lutteurs […]. Inversement la ronde dansée qui s’affiche comme rassembleuse crée une dynamique d’émulation entre les danseurs3. » Mais aujourd’hui, dans les fêtes publiques, la compétition semble avoir pris le pas sur la complémentarité4. Le jeu se porte toujours plus vers le « sport ». Et le sport va bien souvent de pair avec la glorification de la nation, du groupe, d’une identité ou d’une autre. Roberte Hamayon s’inquiète donc de l’avènement possible d’un monde où les nations et les individus deviendraient les seuls à pouvoir revendiquer le droit de jouer, sous les formes extrêmes des Jeux olympiques et des jeux vidéo, seuls face à l’écran. C’en serait alors « fini de jouer » !

Jouer, comme le savent tous les enfants, c’est une activité infiniment sérieuse. Jouer, c’est apprendre à vivre avec les autres en y mettant le mélange idoine de distance et de connivence ; c’est exercer son corps et son esprit sans même y penser, dans la gratuité ; c’est apprendre à ne pas toujours « compter », mais à trouver la règle dans la liberté et la liberté dans la règle. C’est encore se familiariser avec la part d’aléa de l’existence en sachant se réjouir quand la chance est au rendez-vous, en persévérant dans la bonne humeur lorsqu’elle n’y est pas. Jouer, c’est bien « participer » plutôt que d’abord « gagner », même si les peuples ont largement oublié la maxime du (re)fondateur des Jeux olympiques… Aujourd’hui, l’essentiel, « c’est de gagner », et c’est le jeu qui disparaît.

Enfin, le jeu est intimement lié à la fête. La fête ne va pas sans une certaine agressivité, comme c’est le cas aussi du rire, lequel souvent canalise l’agressivité ou dissimule la souffrance. Mais enfin, la fête et les jeux nourrissent la communauté, ils la rendent présente à elle-même. Lorsque ces occasions ne sont plus offertes, ne sont plus vivantes, la fête alors est facilement remplacée par la colère collective et le jeu par ces éruptions où soudain « l’on ne plaisante plus »… Autre façon de dire que les malaises que nous connaissons aujourd’hui viennent pour une part non négligeable de l’effacement, du délitement de la fête et du sens du jeu.
 

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1. Recherche philosophiques, « Bibliothèque de philosophie », Gallimard, 2004.
2. « Bibliothèque du MAUSS », La Découverte, 2012.
3. Ibid., pp.110-111.
4. Ibid., p.175.

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